Supplément Week-End

Zelda

« Un vrai test »

Nicolas Courcier et Mehdi El Kanafi sont les principaux auteurs de Zelda Chronique d’une saga légendaire, paru en fin d’année dernière chez Console Syndrome éditions. Malgré (ou grâce à ?) un contenu exclusivement textuel, le livre s’est arraché avant les fêtes, se retrouvant rapidement en rupture de stock. L’occasion pour Merlanfrit de discuter d’une série mythique mais aussi controversée, en particulier depuis la sortie de l’épisode Skyward Sword.

Sur la forme tout d’abord, ce livre est assez différent de celui sur Assassin’s Creed : aucune image, couverture "collector"... qu’est-ce qui a motivé ces choix a priori casse-gueule ?

Mehdi : On aimerait pouvoir vous dire que c’est par pure conviction éditoriale que nous nous sommes tournés vers la sobriété du non-illustré, mais non. La dureté des politiques de licences fait loi dans le monde de l’édition, où le droit à l’image doit se payer chèrement pour être acquis. Avoir réalisé Zelda Chronique d’une saga légendaire sous cette forme nous permettait de travailler sur la série sans forcément recevoir l’aide de Nintendo. Du coup, sachant qu’on n’aurait pas d’illustrations, on a voulu jouer le jeu à fond : on a fait au mieux pour mettre en valeur le texte, on s’est efforcé de rendre hommage à la série en donnant au tout un aspect "grimoire", notamment grâce à l’effet "cuir" de la couverture et la dorure à chaud pour illustrer le côté mythique, et presque mystique, des Zelda.

Sur le fond, l’approche rétrospective est assez classique. En avez-vous envisagé une autre ?

Mehdi : Comme pour la forme, ce livre s’éloigne de ce que nous avons fait pour Assassin’s Creed. Le découpage de l’ouvrage est évidemment réfléchi, mais il s’impose toujours de lui-même, en fonction du jeu. Les caractéristiques de chaque série se révèlent naturellement et creusent leur place au sein des pages du livre. Ainsi, il nous a semblé logique d’accorder une importance moindre aux scénarios des jeux Zelda. Regrouper les titres sous de grands chapitres "Création", "Univers" et "Décryptage" nous a aussi paru maladroit. Chaque épisode de Zelda puise finalement ses fondements du même terreau. Mettre en exergue chaque titre nous a permis de présenter leurs spécificités, pour, dans un second temps, traiter de la saga dans sa globalité. On espère ne pas avoir fait une rétrospective classique, même si vous ne semblez pas être d’accord. Le découpage peut y faire penser, mais chaque jeu est traité avec attention. Plus qu’un bête résumé des possibilités des titres, il nous a paru important de glisser des réflexions et des analyses dans cette partie du livre, en raccord avec chaque épisode. Parler des inspirations artistiques pour Majora’s Mask ou de la notion de rêve chez Jung dans Link’s Awakening nous a semblé être quelque chose d’inédit et amusant. Être didactique et intéressant n’est pas chose aisée, mais on a fait au mieux pour donner les clés de compréhension qui nous paraissent importantes pour découvrir ou redécouvrir cette série fabuleuse.

On vous sent très respectueux de la série mais plusieurs épisodes récents ont provoqué des controverses chez les joueurs : le design de Wind Waker, la parenté avec Okami de Twilight Princess, les "rails" de Spirit Tracks... Quel est votre avis sur la question ? La série serait-elle en déclin ?

Mehdi : Pour nous, la multiplication des épisodes et surtout le rapprochement de leur sortie jouent en la défaveur de la série. L’attente n’est plus la même, on est moins surpris par l’arrivée d’un nouveau Zelda, et du coup, on s’en trouve moins emporté. Le manque d’audace de Nintendo commence aussi à se systématiser. Ceci est surtout effectif pour Skyward Sword et pour les derniers épisodes sur DS, mais globalement pour les joueurs, les automatismes se répètent inlassablement d’un chapitre à l’autre. Il suffit par exemple d’une simple vue panoramique à l’arrivée dans un nouveau donjon pour comprendre immédiatement l’objet que l’on va y trouver. Les jeux restent d’une très très grande qualité, j’insiste, mais si les derniers Zelda en date sont mis en perspective, on constate un trop grand immobilisme pour une saga qui vient de souffler sa vingt-cinquième bougie.

Le grand absent du livre est évidemment Skyward Sword. Y avez-vous joué depuis ?

Mehdi : Skyward Sword cristallise vraiment ce qui vient d’être évoqué. Pire, pour la première fois chez Nintendo, de grossiers leviers sont levés en terme de recyclage, ceci afin d’augmenter artificiellement la durée de vie. On revisite ainsi inlassablement quatre environnements, conçus comme autant de hub indépendant les uns des autres. On ne nous avait pas habitués à ça et la déception va de paire. Encore une fois, le jeu est très bon, mais ne sommes-nous pas en droit d’attendre autre chose à présent ? Un autre exemple : le scénario. Pour un jeu censé être épique, ne frise-t-il pas un peu le ridicule ? Alors oui, certains diront que l’intérêt n’est pas là dans un Zelda. Certes, mais quand le gameplay ne surprend plus, on va chercher son plaisir ailleurs. On se lasse malheureusement de tout, même des meilleures choses. Non sans ajouter que la maniabilité 100% motion gaming n’a pas plu à tout le monde...

Quel jeu serait selon vous le meilleur "héritier" de Zelda ?

Mehdi : Okami serait la réponse facile, mais Darksiders pourrait porter tout aussi bien cet héritage. Construit sur les mêmes codes qu’un Zelda, le jeu de THQ a su renouveler certains de nos réflexes pourtant tenaces. L’émoi ne tient pas à grand chose : un monde un peu plus ouvert, un nouveau personnage principal et un nouvel univers suffit à dérouter le plus fervent adulateur de Link. En confiant le développement de son prochain Zelda à Retro Studios, on pense que Nintendo s’engage enfin dans une nouvelle direction : étonner ses fans !

Au niveau des regrets que j’ai eus à la lecture, vous restez assez timorés sur certains points comme la fameuse question de la chronologie entre les épisodes. Vous devez bien avoir votre théorie, non ?

Nicolas : Effectivement, nous n’avons fait que "lister" les théories les plus intéressantes, que les fans ont tenté de "bricoler" avec le temps. Cela tout simplement car nous pensions, et nous le pensons toujours, que ce n’est au final pas très important. Comme on le précise à de nombreuses reprises, chaque épisode de Zelda est, pour nous, la même légende qui se revisite constamment, avec quelques variations aux niveaux des péripéties et des personnages impliqués. D’ailleurs, on sait bien que Miyamoto n’est pas tellement friand des intrigues développées dans ses jeux et que la mythologie commence désormais à se développer sous l’impulsion de Aonuma. D’ailleurs, Nintendo a dévoilé cette fameuse chronologie dans le Hyrule Historia récemment sorti au Japon, après notre propre livre. Et on se rend compte que finalement, ça ne change pas grand-chose. Personnellement, j’y vois plus une "magouille" pour faire plaisir aux fans. Grosso modo, les suites connues, telles que Wind Waker, Phantom Hourglass et Spirit Tracks, ont juste été rassemblées dans un embranchement, sans offrir grand-chose de plus. Il est également difficile de nourrir des réflexions ou des interprétations à partir de cette chronologie officielle. Donc je pense que Nintendo l’a fait pour répondre à une demande, mais qu’ils n’ont pas pris trop de risque dans l’affaire, se laissant les portes grandes ouvertes pour la suite. La série n’a en fait pas besoin d’une telle chronologie. Et Skyward Sword l’a prouvé, car, en tant que premier épisode, on pouvait s’attendre à ce qu’il approfondisse les origines de la saga. Pourtant, il se contente de la simplicité et de la sobriété propres à la série, sans finalement rien dévoiler de trop neuf.

L’étude de la figure de Link dans Ocarina of Time est assez hardie. N’y avait-il pas la possibilité d’appliquer cette approche à d’autres jeux de la série ?

Nicolas : Cet article a été écrit par Sélami Boudjerda, qui collabore d’ailleurs également au magazine Role Playing Game. Dès le départ donc, ce chapitre était bien différencié du reste du texte, car écrit par un autre auteur. Si cette réflexion était originellement exclusivement basée sur Ocarina of Time, nous avons tenté de l’ouvrir un peu plus, pour intégrer des références aux autres épisodes. Son contenu, d’ailleurs assez "poussé" niveau références philosophiques et littéraires, était même assez risqué à intégrer pour nous, vu que la série Zelda se veut assez grand public et que certains ne sont pas convaincus lorsqu’on mélange jeux vidéo et réflexion. On s’est pourtant rendu compte que de nombreuses personnes ont adoré ce parti pris ! Ça nous a confortés dans notre démarche et soulagés un peu... Cette approche permet d’apporter un angle d’étude supplémentaire à notre livre, une nouvelle corde à son arc en quelque sorte, pour offrir un contenu diversifié et plus étoffé. Si on l’avait généralisé, on risquait de perdre certains lecteurs en route, tout en supprimant d’autres axes d’analyses. Ce choix nous paraissait être la bonne chose à faire.

Vos analyses sont de bonne tenue mais manquent parfois d’éléments réellement inédits. Vous n’avez pas tenté d’interviewer les auteurs et concepteurs de la série ?

Nicolas : Comme le disait Mehdi au début, Nintendo n’a tout simplement pas voulu nous apporter son aide pour la création et la rédaction de ce livre. Il a donc fallu se débrouiller, en faisant pas mal de recherches pour tenter de trouver de l’inédit. Après, on sait pertinemment que Nintendo est un développeur assez secret et que peu de choses filtrent de la conception d’un jeu – et que, du coup, la majeure partie des "coulisses" dévoilées étaient déjà assez connues. L’ouverture que l’on peut maintenant apercevoir avec les Iwata Asks est par exemple assez récente. Mais notre démarche n’était pas réellement d’aller chercher l’anecdote que personne ne connaissait. On n’est pas tellement dans le trivia. Pix’n Love le fait très bien mais nous préférons nous concentrer sur la plus-value "personnelle" que peut amener un auteur à l’étude d’un jeu. C’est pourquoi les parties "Création" de chaque chapitre consacré aux différents épisodes de Zelda ne sont pas tellement développées. Nous voulions surtout mettre l’accent sur l’analyse du contenu et sur ce que chaque titre nous inspirait.

Franchement, ça ne vous a pas ennuyés d’apprendre qu’IG allait sortir un hors-série sur Zelda en même temps que vous ?

Nicolas : Nous avons débuté la rédaction de notre livre en juin. Aussi, quand IG a annoncé la sortie de son propre livre consacré à Zelda, le nôtre était quasiment terminé. Bien entendu, on a un peu flippé. On craignait de se faire éclipser. Mais bon, on se doutait quand même que nos approches seraient différentes, donc on a continué comme si de rien n’était. Au final, dans le fond comme dans la forme, on se rend compte que les deux livres sont complémentaires. Nous avons réussi à vendre tous nos exemplaires et je suppose, sans trop me risquer, que le succès commercial a également été au rendez-vous du côté d’Ankama. Donc tout est bien qui finit bien.

Vous l’avez lu ?

Nicolas : Oui, nous nous le sommes procuré. Med et moi-même sommes de gros lecteurs de presse jeu vidéo, et nous possédons donc tous les numéros d’IG. Difficile de dire ce que l’on en a pensé, sans risquer d’apparaitre comme prétentieux, crachant sur la concurrence, ou au contraire "corporate". Disons juste que je trouve la première partie consacrée à chaque titre un peu "classique" dans l’approche.

Le livre est déjà en rupture et va être réédité. Y aura-t-il des ajouts ?

Nicolas : La rupture de stock est intervenue à peine deux mois après la sortie. De ce fait, il serait compliqué de proposer une réédition qui rajouterait du contenu supplémentaire, sans que les premiers acheteurs ne se sentent lésés. Du coup, il n’y aura pas de changement et nous n’intégrerons pas Skyward Sword. Après avoir fini ce titre, nous nous sommes rendus compte qu’il ne remettait finalement aucune de nos analyses en cause. De plus, comme dit auparavant, la question de la chronologie, récemment dévoilée, n’est pas tellement importante à nos yeux. Alors oui, on fera certainement une nouvelle édition intégrant ces ajouts, mais pas avant quelques années a priori (sourire).

Ce succès vous a-t-il donné des idées pour la suite ?

Nicolas : Ce livre sans image représentait pour nous un vrai test. Nous voulions voir si les lecteurs étaient prêts à acheter un bouquin traitant de jeux vidéo dépourvu d’illustrations. Apparemment oui et tant mieux, car nous nous étions déjà dirigés dans ce sens. Nos deux prochaines sorties, s’il n’y a pas de changement de planning, seront du même ordre. Après, bien entendu, les livres illustrés ne sont pas exclus. Ça prend simplement plus de temps à préparer. Mais on a quelques projets sur le feu qui devraient intéresser les joueurs...

Il y a 5 Messages de forum pour "« Un vrai test »"
  • Steph Le 24 janvier 2012 à 15:34

    Pour ce qui est du problème de l’illustration n’y avait-il pas moyen de s’en sortir avec le droit à la citation ? Ou le jeu vidéo est réellement un enfer économico-juridique ?

    La mythologisation (?!) d’un produit comme un jeu vidéo reste quelque chose de fascinant, surtout dans le cas Zelda ou ce type de présentation tend vers les arguments déployés par Nintendo dans sa communication : le "nouveau" jeu vidéo "à l’ancienne". Le style de la couverture ne me semble pas être quelque chose de surprenant dans ce cas là car elle participe de ce mouvement. Enfin, on peut lire toutes les critiques faites aux derniers épisodes dans ce cadre : il y a forcément du moins bien, du moins bon, parce qu’on s’éloigne du mythe.

    Comme je regrette et déplore les réponses bien sages au sujet de IG...

  • Martin Lefebvre Le 24 janvier 2012 à 17:05

    C’est vrai que les joueurs attendent un Zelda idéal, qui n’a jamais objectivement existé, et que du coup il est difficile de les satisfaire.

    Mais Nintendo aussi est pris dans cette recherche d’une hypothétique perfection passée, ce qui rend la série très conservatrice par pas mal de côtés. Je n’ai pas fait les tous derniers, mais on sent tout de même pas mal l’épuisement d’une série qui se traîne un tas de conventions héritées de sa longue histoire. Les développeurs ont beau essayer d’innover par-ci par-là ; leur révérence finit par les rattraper.

    C’est marrant par exemple qu’on se pose la question de la chronologie de Zelda, comme s’il fallait une cohérence dans une série qui a connu tellement d’épisodes... La chronologie, est-ce important ? Pour moi l’idée de Zelda, c’est partir à l’aventure, explorer des donjons fascinants et inventifs... Est-ce que la série est encore capable de produire ça ?

  • Samuel Hall Le 24 janvier 2012 à 20:15

    "En confiant le développement de son prochain Zelda à Retro Studios, on pense que Nintendo s’engage enfin dans une nouvelle direction : étonner ses fans !"

    D’où tiennent-ils cette information ?

  • Martin Lefebvre Le 25 janvier 2012 à 10:40

    Miyamoto évoque la possibilité de manière assez appuyée dans un entretien avec Wired.

  • Laurent Jardin Le 27 janvier 2012 à 09:56

    Sans être le jeu parfait, Ocarina of Time est quand même le Zelda archétypal pour pas mal de joueurs : pas mal d’exploration, un paquet de donjons fascinants, les règles du Zelda 3D fixées... Après, pour se démarquer, il faut faire Majora ou Wind Waker, mais ça divise, et quand ils tentent de refaire un Zelda classique, ça ne prend plus... Donc, refiler le bébé à Retro Studios, why not ? Ce qu’ils avaient fait sur Metroid était quand même pas dégueu.

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