Poisson frais

Banished

Toute la misère du monde

Bienvenue à Merthyr Tydfil, riante bourgade de 270 habitants. Il y pleut souvent, ça fait pousser les haricots. Visitez sa paroisse, ses trois écoles, sa mine de charbon, ses cours du soir d’économie politique.

Dans l’ensemble la vie est plutôt agréable à Merthyr. Bien sûr c’est comme partout, on n’évite pas quelques accidents çà et là : un éboulement à la mine, un pêcheur qui glisse sur le ponton, un accouchement qui se passe mal. Notre plus grande catastrophe jusqu’ici, c’était l’année où tous nos outils se cassaient les uns après les autres, on était obligés de creuser la terre avec nos mains. Notre forgeron ne savait plus où donner de la tête, à courir la ville pour chercher du fer, à en marteler le peu qu’il trouvait à main nue, après qu’il eut cassé son propre marteau. Ça a fini par se résorber. Depuis, la natalité progressait au rythme de la construction des maisons, où s’installaient les jeunes couples. Jusqu’au jour où une cinquantaine de bonhommes, en haillons, sont venus frapper à l’hôtel de ville.

Il faut que je vous fasse une confidence : ici, on n’aime pas vraiment les immigrés. On n’est pas racistes hein, vous comprenez, nous-même on est issus d’un groupe de bannis à l’origine comme vous savez. Mais bon on sait ce que c’est : ils ne sont pas éduqués, ils travaillent mal, ils sont habillés avec des guenilles et du coup s’ils meurent de froid pendant l’hiver ça sera notre faute. Et puis ils sont pas propres : la dernière fois qu’on en a accueilli une poignée chez nous y’a eu une épidémie de typhus juste après, vous n’allez pas me dire que ça n’est pas lié. Heureusement qu’on avait un docteur compétent à ce moment-là.

Mais voilà on n’est pas des bêtes. On était dans une période assez calme, les champs de haricots tournaient bien et on envisageait même d’acheter des patates à semer. Et puis il y avait des enfants parmi eux, quoi. Chez nous y’avait une bonne réserve de nourriture, et du bois pour le chauffage, on aurait le temps de voir venir. Alors on les a fait entrer.

« Merthyr ne peut pas accueillir toute la misère du monde ... »

Y’a eu des erreurs, c’est sûr. C’est plus facile d’analyser la situation après coup. Pour héberger tout ce monde, on avait des baraquements, mais on s’est lancé dans la construction de maisons autour des deux centre-villes. Le défrichage des nouveaux champs a pris plus de temps que prévu, on n’a pas pu semer au printemps d’après. On a fait de plus gros enclos à bétail, mais ça met des années à se repeupler, pendant lesquelles on ne touche pas à la viande. Et puis comme y’avait de la main d’œuvre on a commencé à dégager la route vers un troisième pôle, construire des ponts et de tunnels, ouvrir une nouvelle carrière, en pensant à la génération qui viendrait. On était naïfs.

Les premiers morts ne sont arrivés que bien plus tard. La météo n’a pas été de notre côté non plus. Et puis faut pas croire que les réserves ne servent qu’à passer l’hiver : pour avoir à manger, il faut attendre la récolte d’après, et ça attend l’automne, au mieux l’été. Alors soudain, à l’hiver 37, ça a été la catastrophe.

La plus grosse erreur c’est d’avoir cru que ça allait se stabiliser au bout d’un moment : on vivait très bien à 250, au pire ça allait redescendre à ce niveau-là. Mais la famine ça ne marche pas comme ça. S’il y a à manger pour un paysan pendant trois mois et qu’il y a trop de monde, ça ne va pas s’équilibrer jusqu’au bon quota. Trois personnes vont tout dévorer en un mois, et ensuite tout le monde meurt. Et puis c’est la dégringolade. Les fermiers meurent de faim, les tailleurs de pierre tentent de prendre leur place, mais ils habitent trop loin, ils mettent trop de temps à aller aux champs. Après le décès des maîtres d’écoles, les enfants redeviennent de la main d’œuvre — sous-qualifiée — mais pas suffisamment pour enrayer la chute. Les cimetières étaient pleins depuis bien longtemps ; je ne sais même pas ce que sont devenus les corps, on a préféré oublier.

On distingue nettement l’arrivée des migrants, puis la catastrophe.

« ... mais elle doit en prendre sa part. »

Mais attendez, ça n’est pas fini. On s’en est sortis. On a fermé des champs, les mines et les carrières, redistribué la main d’œuvre, abattu la moitié des moutons, négocié un peu de nourriture contre des peaux à un marchand de passage. De 270 avant immigration, on est retombés à 80, et là les morts se sont doucement arrêtés. Seulement voilà : avec la population d’avant, il y avait une logistique importante, parce que la ville était séparée en deux et qu’il y avait donc deux marchés régulièrement approvisionnés. Après la famine, on s’est recentrés sur l’un des deux en fermant toutes les zones du deuxième pôle — et bien sûr les travaux du troisième en cours. Mais même comme ça, on ne pouvait pas empêcher les gens de s’installer un peu loin, même si ça leur posait de gros problèmes de ravitaillement : notre pays est peut-être dévasté, mais il reste libre, quoi.

Donc, même à 80 avec des stocks qui regonflaient lentement, il nous manquait des bras pour manier les brouettes de biens vers les marchés. Avec l’excédent de nourriture, on pouvait nourrir quelques mineurs, mais il en faut une quantité critique pour pouvoir faire tourner l’industrie métallurgique. Faute de quoi on risquait une nouvelle crise des outils.

L’analyse des stocks de nourriture montre deux phénomènes réguliers : les hivers annuels, et les famines d’une période d’une douzaine d’années.

Tout ça pour dire que quand on a des problèmes de démographie, l’afflux de migrants n’est pas un problème, c’est la solution. En l’occurence, une petite vague d’une quinzaine de personne est arrivée après le drame, et ça a été comme un souffle d’air frais. Cette fois-ci, tout le monde était d’accord pour leur donner les papiers. Jusqu’à la prochaine fois. Saurons-nous alors mieux mesurer les indicateurs économiques ?

Il y a 7 Messages de forum pour "Toute la misère du monde"
  • Laurent Le 12 mars 2014 à 11:21

    Quelle charmante bourgade galloise. Longtemps, il y eu des forges, elles n’existent plus mais j’avais pour une expo bricolé une video pour ré-injecter un peu d’ambiance industrielle dans ce qui est aujourd’hui une paisible vallée (celle de "How green was my valley") http://www.dailymotion.com/video/xl...

  • Laurent Braud Le 12 mars 2014 à 17:13

    Hey c’est bien fichu ! Je ne pensais pas retrouver quelqu’un qui connaîtrait ici ....

    Je n’aime pas particulièrement la ville en elle-même, mais j’y passe souvent pour aller dans les environs, et la consonance en fait un bon choix de toponyme.

  • Bus Le 12 mars 2014 à 18:20

    Hahah, le passage : « On n’est pas racistes hein, vous comprenez, nous-même on est issus d’un groupe de bannis à l’origine comme vous savez. Mais bon on sait ce que c’est : ils ne sont pas éduqués, ils travaillent mal, ils sont habillés avec des guenilles et du coup s’ils meurent de froid pendant l’hiver ça sera notre faute. Et puis ils sont pas propres » :)

  • Quelqu’un Le 13 mars 2014 à 10:26

    §1 L10 :cinquantaine*
    Très bon article sinon, j’aime beaucoup ce genre de narration.

  • Martin Lefebvre Le 13 mars 2014 à 11:10

    Corrigé, merci.

  • SkyzoQuiche Le 13 mars 2014 à 14:56

    Très bien écrit, et on sent parfaitement l’immersion dans le jeu !
    Cela-dit, pour rester terre à terre, vaut-il ses 19€ ? Les situations sont-elles assez différentes d’une partie à l’autre pour y revenir à l’infini comme sur certains City-Builders et jeux de gestion.

    Mon temps de jeu étant accaparé ces temps-ci par les Grand-Strategy de Paradox, j’ai peur d’être déçu et de perdre mon argent.
    Merci pour votre retour !

  • Laurent Braud Le 13 mars 2014 à 15:15

    Les situations sont-elles assez différentes d’une partie à l’autre pour y revenir à l’infini comme sur certains City-Builders et jeux de gestion.

    Certainement pas, les méchanismes ne sont pas très profonds et les cartes aléatoires ne suffisent pas à renouveler les situations — même si on peut expérimenter un peu les différentes stratégies. Le tour de force du jeu est que l’on n’a jamais vraiment gagné, l’équilibre est toujours précaire. Donc même si l’on a tendance à ne jouer qu’une seule véritable partie, elle peut être très longue et prenante.

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