BD & JV

Strip Fighter

Né en 1984, Bastien Vivès a probablement maîtrisé le code Capcom avant même de dessiner sa première planche. Après avoir raconté des histoires d’amour et d’adolescence (Le Goût du chlore, La Boucherie) et dessiné des femmes sous tous les angles (Elle(s), Les Melons de la colère), il rend hommage sur un mode minimaliste à la culture du pad dans un album en noir et blanc, sobrement intitulé Le Jeu vidéo.

Sur la couverture, le texte des bulles est remplacé par des signes cabalistiques qui rebuteront sans doute le non-initié. Le connaisseur, lui, n’aura pas de mal à reconnaître les lignes de symboles qui traduisent les enchaînements de Street Fighter. Il n’aura pas de mal, non plus, à reconnaître la typographie du titre imitant le logo de la société nipponne qui créa ce chef-d’œuvre de la baston. « Papa gamer, nostalgique des salles d’arcade où tu réalisas jadis tes plus beaux exploits, cette BD est faite pour toi. »

Sur la page Wikipedia qui lui est consacrée, on peut lire que Bastien Vivès est apparu à la Japan Expo 2011 déguisé en Cammy White. Ce jeune auteur joue fièrement la carte « geek » et répète souvent qu’il n’y a rien de mieux, pour ne pas perdre la main, que de dessiner des personnages de Street Fighter. Et pour cause : Sagat, Blanka, Dhalsim sont des compagnons familiers, presque des parents, pour les nouvelles générations d’adultes. Après avoir investi les salons par milliers dans les années 1980-2000, le jeu vidéo fait désormais partie de la culture domestique et ressort digéré par ces joueurs qui ont grandi en devenant des créateurs.

Longtemps, le jeu vidéo a chassé sur des terres défrichées avant lui par la bande dessinée. Éclat de la couleur, vertige de l’imaginaire, puissance de l’épique ; les deux médias partagent le même rêve de grandeur et de fantaisie [1]. Il y avait fort à parier qu’un album intitulé « Le Jeu vidéo » convoque les figures clés et les leitmotivs visuels de ces mondes virtuels. Ici pourtant, Vivès ne dessine pas le moindre héros vidéoludique. Il ne représente jamais les images des jeux eux-mêmes, laissant dans ses planches les écrans des téléviseurs complètement vierges. Il s’attache plutôt à décrire le contrechamp absent de nos parties, ce que nous ne voyons jamais, c’est-à-dire nous-mêmes.

En une trentaine de strips au ton banal, Bastien Vivès met en scène des personnages ordinaires possédés « par le démon du jeu vidéo », soit qu’ils sont en plein acte, soit qu’ils s’en souviennent avec une force d’évocation non contenue. Pour une bande dessinée traitant d’images en mouvement, Le Jeu vidéo est étonnamment statique. Comme pour imiter le comportement du joueur happé par l’écran, l’auteur fait preuve d’un laxisme volontaire. Souvent, les dessins sont reproduits à l’identique, par séries de dix ou quinze, et seuls les dialogues évoluent. La plus grande idée de l’album est peut-être d’ordre anthropologique : alors que nos avatars s’agitent dans leurs mondes de pixels, nous restons figés dans nos postures de joueurs. Le jeu vidéo est l’art des corps immobiles. Mais c’est aussi là que le verbe tourne à plein régime.

De quoi parle un être humain lorsqu’il joue à un jeu vidéo ? De jeu vidéo, bien sûr ! Souvent avec passion, généralement avec excès, toujours avec une forme de décalage comique que Vivès s’empresse de capter. Ainsi, dans une des saynètes de la BD retraçant une conversation entre deux joueurs de MMO, telle princesse elfe devient « la meuf en pute dans la forêt ». Dans un autre strip, les combattants de Street Fighter et leurs coups spéciaux sont surnommés par les joueurs : « thaï boxe » pour Sagat ou « caoutchouc » pour Dhalsim. Cette propension à parodier les histoires que l’on joue, à les désamorcer en même temps qu’on y participe pleinement, est le propre du jeu vidéo. On se glose de ses exploits virtuels [2], on les exagère, et on s’en moque tout à la fois. C’est cette vérité que décrit avec beaucoup d’humour Le Jeu vidéo.

On pourra reprocher à l’album de Bastien Vivès sa relative flemmardise (les strips sont pour beaucoup issus de son blog et semblent improvisés entre deux sessions de travail). Les gags n’évitent pas toujours les clichés, le regard caricatural sur le jargon des gamers y est assez convenu et le traitement qui est fait aux joueuses reflète un fantasme masculin tenace. Pour l’auteur, le jeu vidéo relève surtout d’un état d’esprit adolescent. Mais après tout, pourquoi pas ?

Car dans certains passages nostalgiques du Jeu vidéo, le lecteur retrouve le goût de la première fois. Plusieurs strips mettent en scène des jeunes personnages qui se passent la manette à tour de rôle, se chambrent en se fritant à Street Fighter ou bien s’entraident en lisant la soluce d’un jeu d’aventure, ou encore célèbrent avec fracas le franchissement d’un passage délicat sur lequel ils avaient buté des centaines de fois. En grandissant, nous sommes peut-être devenus des joueurs solitaires, mais avant cela combien d’heures avons-nous passées à rêver entre copains ?


Le Jeu vidéo de Bastien Vivès (2012, éd. Delcourt, coll. Shampooing)

Toutes les illustrations proviennent de "Comme quoi", le blog de Bastien Vivès.

Notes

[1] À ce propos, l’interview de Mœbius au site Gonzaï est particulièrement révélatrice des ponts visuels entre une certaine conception de la bande dessinée et du jeu vidéo.

[2] Concernant cette propension à l’auto-célébration, voir aussi cet article de Martin Lefebvre.

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