Supplément Week-End

Saints Row the Third

Start Wearing Purple

Banane bleue électrique, les yeux cerclés de noir, gloss violet sur ses lèvres de poupée asiatique, elle descend de sa berline blanche aux jantes rose et avance vers les catcheurs patibulaires assemblés sur le parking. Elle marche vite malgré ses hauts talons, ses jambes sont des fuseaux gainés de tatouages multicolores, qu’un mini-short noir me laisse admirer tandis que je contrôle son déhanché. De son perfecto noir ultra-slim, elle sort une paire d’énormes 44 et arrose à balles explosives les membres du gang rival. Vingt secondes plus tard, tandis que trois carcasses de vans brûlent, ils sont tous à terre, ainsi qu’un ou deux passants. Elle abat un policier qui passait par là et remonte dans sa voiture, démarrant en trombe tandis que les hélicoptères des Luchadores affluent sur les lieux de l’affrontement. Mille dollars de plus, avec les sept mille blanchis dans la dernière demi-heure, elle aura largement de quoi se payer la prochaine tournée shopping.

Elle n’a pas de nom, elle a trop à faire pour s’encombrer d’un nom. Elle est la boss des Saints, le gang de psychopathes violets qui étendent une emprise croissante sur Steelport. Elle est l’héroïne de Saints Row the Third, telle que je l’ai créée, et telle que fasciné je la regarde commettre en mon nom des actes d’ultraviolence. Elle pilote un hélicoptère violet, elle se drogue et casse l’ambiance dans les partouzes, se déguise en Lady Gaga quand ça lui chante et marrave des mères de famille à coup de godemiché. Son quotidien consiste à arroser à la roquette les paisibles banlieues pavillonnaires. Amorale comme un personnage de dessin-animé, elle traverse telle une tornade outrancière un parc d’attraction où s’exposent les relents les plus gras de la pop-culture américaine. Autant dire qu’elle est l’héritière des plus belles heures de GTA : San Andreas, dont Saints Row reprend la vision gonzo de la barbarie américaine, pour la pousser vers le plus extrême nawak.

Moi, je l’anime, je la pousse à aller de l’avant, à nettoyer les rues au char d’assaut, à participer à des shows de téléréalité meurtriers où elle abat des mascottes, à servir d’escort-girl à des tigres grognons. En récompense, je reçois du cash, un flux constant de cash, des armes, des pouvoirs, des amis qui viennent m’aider à transformer les rues de Steelport en feux d’artifice sanglants. De quoi dévaliser les boutiques de fringues et jouer à la poupée avec elle, façonner à volonté jusqu’au moindre détail de son corps. Fine plante asiatique, je pourrais en une seule visite chez le chirurgien esthétique la transformer en mama noire obèse, en surfer barbu sur le retour, en zombie BCBG, en un peu de tout ça, Saints Row s’en fiche, Saints Row doesn’t give a shit. Comme le notait la game designer transsexuelle Anna Anthropy [1] à propos du second volet, la totale plasticité du créateur de personnage permet de briser la frontière des genres et les canons de beauté habituels, et de rêver une bimbo aux seins gigantesques, aux yeux chassieux, à la moustache fournie, avec des bigoudis.

Vulgaire jusqu’à la gueule, Saints Row the Third est un fantastique plaisir coupable, qui dégage par moments et contre toute attente une réelle charge érotique, un tremblement. Certes, malgré toutes ses provocations le jeu demeure relativement prude : on peut courir tout nu mais les parties intimes sont voilées, même à l’intérieur d’un boxon jamais l’acte sexuel n’est plus que suggéré, et la violence est tellement exagérée qu’elle en perd toute crédibilité. Mais en donnant tout pouvoir au joueur, en autorisant un coup d’Etat permanent du sujet, le jeu lui offre un corps à corps purement jouissif, primaire comme un bon rock, déjanté, putassier et dansant comme un hymne d’Ol’ Dirty Bastard, de Kool Keith ou de Bobby Digital. Et puis je la regarde bouger, elle, mon avatar, glissant fluidement à travers cette foire surréaliste, un rien amoureux de ses longues jambes, de sa joyeuse violence, de ses outrances.

Au volant de sa berline crachant des beats, elle se dirige vers la boutique du tatoueur. Elle se gare sur le trottoir et sur trois ou quatre piétons. Sur ses hauts talons, elle franchit la porte de la boutique, se retrouve en petite tenue et change de tatouages comme de chemise. Une araignée dans le cou, des fleurs sur les jambes, une tête de mort au bas du dos, criarde. Elle porte à présent une choucroute rose, un string vert pomme, des bottes de catcheuse, un fusil laser. Elle passe un coup de fil et un avion futuriste descend du ciel, dans lequel elle monte. Super-vilaine gangsta, elle bombarde des jumbos jets, fait des loopings sous les ponts en proférant des injures. Elle se promène en ville avec sa bande, un géant russe qui court plus vite qu’une voiture, un maquereau cacochyme au vocodeur autotuné, une bimbo doublée par une actrice X. Ils sèment un joyeux chaos sur leur route, foutent un souk du tonnerre, transforment la ville en lieu d’une fête multicolore, bigarrée, hilarante, un grand carnaval des sens et des délires.

Notes

[1] Voir l’analyse que lui consacre Sachka Duval à l’occasion de la Pirate Kart.

Il y a 8 Messages de forum pour "Start Wearing Purple"
  • Thexx25 Le 27 janvier 2012 à 10:57

    Hahaha, même cette chronique est jouissive ! Merci :)

  • Thexx25 Le 27 janvier 2012 à 11:07

    A propos de trans-genre dans les jeux videos, ça me fait penser qu’il n’y a que dans les jeux de catch de THQ (Smackdown VS Raw, WWE12...) que l’on peut attribuer à un perso masculin des attributs féminins (maquillage, porte-jarretelles, etc...).
    Dans tous les autres jeux de combat (au sens large) comme Tekken ou Soul Calibur, les genres sont strictement cloisonnés...

    (Désolé pour le double post)

  • Anthony Jauneaud Le 27 janvier 2012 à 11:10

    Par contre dans SoulCalibur IV tu pouvais appliquer à ton personnage masculin les coups d’un personnage féminin et vice-versa. Mais sinon oui, c’est cloisonné, surtout parce qu’il faudrait deux modèles de vêtements.

  • Sachka Duval Le 27 janvier 2012 à 12:08

    Deux modèles de vêtements, pour quoi faire ? Dans Saints Row 3 tout est unisexe \o/

  • Thexx25 Le 31 janvier 2012 à 19:40

    Chose amusante, je viens de me rendre compte qu’il s’agit de la même maison qui fait les jeux de catch dont je parlais et qui a crée Saint Row : THQ !
    THQ, concepteur "queer" de jeux vidéos ? ;)

  • Sachka Duval Le 1er février 2012 à 11:14

    THQ n’est qu’éditeur en l’occurrence :)

  • Martin Lefebvre Le 1er février 2012 à 14:30

    THQ sera-t-il encore éditeur longtemps ? Ils ont de gros problèmes de fric malgré le succès mérité de SR 3 (ils tablent sur 5 millions de ventes à terme).

  • Gib Le 6 février 2012 à 12:26

    Gogol Bordello.

    Voila. C’était dommage que la référence passe inaperçue. Excellent papier !

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