Fonds marins

Journey, Destiny, Rise of Iron

Sans un mot

Parce que Destiny est avant tout un jeu de patience, il laisse au cerveau tout le loisir de divaguer. Au détour d’un couloir, après une longue attente, on se surprend à décrypter dans la méga-production de Bungie quelque chose de... gay ?

De tous les plaisirs que me procure Destiny, celui de pouvoir être quasi intégralement joué sans micro est sans doute mon préféré. Son gameplay simple, son feedback incroyable, sa structure compartimentée, ses mécanismes répétitifs qu’on apprivoise… presque tout ce qui compose son expérience n’exige de ma part aucune communication, ni en PvP — avec des matchs courts aux objectifs clairs et précis — ni en PvE — où les zones et les événements se partagent au grès des rencontres, sans pression. Et si l’on fait exception de quelques amis avec qui je profite du jeu pour parler d’autre chose tout en grindant, Destiny a été pour moi une expérience presque solitaire et muette dans un monde bavard.

Oui, mon Hunter est plutôt sexy, surtout en pantalon vinyle argenté.

Attendre

Avec Rise of Iron, un nouveau challenge fait son apparition dans une salle appelée Forge des Archons : on y affronte des vagues d’ennemis invoquées par une clé (forcément) rare et unique. Cette activité privilégie l’aspect communautaire avec jusqu’à six joueurs dont deux amis membres de son escouade au maximum. Il est d’ailleurs conseillé de traverser le long couloir qui sépare la Forge de la zone publique en rampant ou en marchant, le temps que le matchmaking nous trouve des partenaires viables. Une fois sur place, il faut parfois attendre les bons joueurs, avec les bonnes clés. Alors on reste assis sur l’une des plateformes qui surplombent la salle, guettant chaque nouvel arrivant, vérifiant son équipement, lançant une animation pour indiquer qu’on attend et qu’on veut se battre. Il arrive que certains gardiens tirent en l’air pour demander confirmation ; on les imite ou l’on vole directement près de l’ordinateur pour déclencher le combat. Et comme la salle se trouve entre deux zones fréquentées, il arrive que certains joueurs passent sans nous remarquer. On lance alors une émote : petite danse, coup de poing en l’air, salut militaire… autant d’appels pour attirer l’attention.

À moins d’avoir deux amis avec soi, on est forcément coupés des autres dans la Forge des Archons. Pas de microphone, pas de messages à envoyer (on peut le faire via sa PS4 ou sa Xbox One, mais franchement, qui fait ça  ?)… Difficile de ne pas penser à Journey et ce moment surprenant où un autre joueur se joint à nous. On se demande s’il est réel, s’il est programmé, s’il nous entend… On le précède ou bien il nous suit. On l’imite. On l’aide à passer un saut difficile. Et puis, plus loin, on le sacrifie pour éviter les serpents de pierre ou on le protège lors de l’ascension de la montagne. Et parce que leurs mécaniques de base sont simples, Destiny et Journey n’ont pas besoin d’outils de communication complexes et envahissants. Pour attirer l’autre, pour lui pointer un élément important, pour le convaincre, il suffit de danser.

Ici, au fin fond du Labyrinthe des Gorgones, notre équipe prend un bain chaud.

Social/Safe Space

Que ce soit le PvP de Destiny ou le désert de Journey, ces échanges non verbaux et ces danses étranges m’évoquent les lieux de rencontres gay et notamment les saunas. Si vous ne connaissez pas, le principe est globalement le même : on choisit sciemment son heure de venue, on prend son temps dans les vestiaires pour mater, on fait le tour des salles et des équipements, on jauge, on juge. Tout cela se passe sans paroles. Les regards comptent, les gestes les plus simples : hochement de tête, œillades, main qui appelle, frôlement, caresses. Les premières visites sont source de stress tant le langage est neuf. On panique un peu et puis on apprend à se laisser aller. Les règles sont inconnues, mais finalement peu compliquées. Ce n’est pas de la drague dans une soirée ou un bar — où la parole prime — et ça n’a rien à voir non plus avec les applications de rencontres — une photo et dix secondes pour convaincre. Un sauna possède quelque chose de bien plus sécurisant ; on est entre nous, tous venus avec des envies similaires. On accepte ou on repousse les gens sans un mot, et il y a rarement de pression. Les choses semblent naturelles, purement physiques aussi. Parce qu’il y a de la nudité, tout le monde est logé à la même enseigne et malgré les différences — vieux, jeunes, couples, célibataires… autant de classes et de builds variés — nous n’avons qu’une envie : jouer.

Toutes proportions gardées, il existe un autre point commun entre ces expériences : leur sécurité. L’ouverture de lieux spécifiques et abrités, réservés aux hommes cherchant à avoir des relations sexuelles avec des hommes (et pas seulement), remonte aux durcissements des sociétés et des lois à la fin du 19e siècle ; la pénalisation de l’homosexualité s’accentue et les saunas poussent un peu partout, reprenant un concept vieux comme le monde — bains publics et thermes —, testé et approuvé durant l’Antiquité et le Moyen-Âge en Europe notamment. On trouve ces espaces aux quatre coins de la planète même si leurs utilisations et leurs clients changent : le Japonais pratique le sauna plutôt comme une bulle dans son quotidien où il peut se détendre et être enfin lui-même… là où l’Américain le verra davantage comme un moyen efficace de coucher avec d’autres hommes. Et qu’importe le pays, la notion de forum a traversé les âges puisque le sauna est une des nombreuses manières de se connecter à une communauté, de faire des rencontres, de partager des expériences, d’exister.

Charles Demuth, Turkish Bath With Self Portrait, 1918.

Adoucir l’expérience

Ces quinze dernières années, avec le succès du Xbox Live, la naissance d’un jeu vidéo compétitif et plus généralement l’ouverture des consoles sur internet, un nouveau type de violence s’est invité dans nos salons. En échangeant les amis sur notre canapé par des inconnus à l’autre bout du monde, nous nous sommes aussi mis en danger, et que l’on soit teabaggé dans Call of Duty ou agacé par l’antijeu d’un adversaire dans Street Fighter, le online a définitivement perturbé notre tranquillité et notre sécurité. Malgré les tentatives de bloquer les mauvais joueurs et les bullies, la meilleure solution reste encore d’offrir aux joueurs des lieux neutres, qu’on ne peut pas ternir : cela va des MMO pour enfants et leurs messages préenregistrés au mutisme des personnages de Journey. Jenova Chen, l’un de ses créateurs, expliquait vouloir simplifier l’expérience en ligne, mais involontairement ou non, il a aussi développé un jeu où personne ne peut insulter personne.

Ces expériences, diverses, variées, passionnantes que ce soient celles de Journey, de Destiny ou des saunas reposent sur des éléments fondamentaux qui se font ou se sont fait rares. Il s’agit d’assouvir un désir ou une envie dans un environnement positif où l’émotion n’est pas forcée. Émotion qui peut passer par une utilisation d’un langage purement corporel et donc simple, sans traduction et instinctif. L’absence évidente d’interactions négatives dans ces jeux et lieux permet de se concentrer sur l’essentiel : le plaisir.

Il y a 3 Messages de forum pour "Sans un mot"
  • Colin Fourtet Le 4 octobre à 17:13

    Tea for two and two for tea, just me for you and you for me ♪
    Hum, pardon.

    Moi j’ai une solution encore plus simple pour rester dans une zone de confort, loin des parasites : je joue exclusivement en solo, ou presque (et non, ça n’est pas une allégorie, je vous vois venir). Bon c’est aussi que les jeux multi tels qu’ils sont en 2016 ne sont plus adaptés à ma pratique. La plupart des jeux sont prévus pour du online pur et non plus pour du multijoueur local, signe d’une époque où le JV s’est exporté du canapé vers les serveurs (à de rares exceptions comme Niddhog ou encore Tower Fall, pensés pour les soirées entre potes). Même quand je souhaiterais m’y adonner, comme pour Dark Souls, il m’est impossible de disputer des parties justes du fait de considérations techniques (lag etc.)

    C’est vraiment dommage quand je repense à mes jeunes années. Mais finalement, peut-être suis-je mieux tout seul ; en tout cas je m’en persuade.

  • Khokhlakov Le 4 octobre à 17:21

    Tiens c’est intéressant, je n’avais jamais fait le rapprochement...

  • Pascal Lab Le 5 octobre à 09:09

    Vraiment très intéressant comme vision. Cette sécurité je la retrouve aujourd’hui dans le multi local. D’ailleurs Undropdanslamare avait fait une vidéo qui se rapproche de ce papier. Je vous encourage à la regarder https://youtu.be/xyasRBr5_ZE

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