Quinnspiracy

Resident Debacle

ou ma première pilule rouge

Fin juillet 2007, Resident Evil 5 est annoncé. Cet opus se déroule en Afrique, et la bande-annonce montre des passages du jeu où Chris Redfield, le héros blanc, tire sur des zombis noirs. Ce qui a mis certaines personnes mal à l’aise, y compris au sein du web vidéoludique. La première salve a d’ailleurs été tirée par Bonnie Ruberg, joueuse et journaliste spécialisée, pour le Village Voice. Son article a généré un débat enflammé sur lequel elle est revenue 2 mois plus tard. Beaucoup de commentateurs lui ont reproché, en abordant la question du racisme dans les jeux vidéo, de prendre le risque de rameuter les médias généralistes sur le thème "les jeux vidéo sont racistes" (la crainte n’était pas infondée, et d’ailleurs ça n’a pas loupé). D’autres ont cru intelligent de la menacer de mort.

Elle a été suivie de près par Kym Platt, activiste métisse, qui a mentionné le jeu dans une courte brève, en se demandant carrément si le but n’était pas d’inciter les enfants à la haine raciale. C’est cette brève, parue sur son blog (fermé depuis), republiée sur le blog Black Looks et relayée par tout le web vidéoludique, qui a réellement enclenché la polémique. En moins d’une journée, des centaines de commentateurs lui sont tombés dessus, moi y compris, histoire de dire qu’il était ridicule de taxer de "raciste" un jeu sous prétexte qu’il se passait en Afrique et que les zombis étaient noirs. Après tout, disions-nous, pourquoi le précédent Resident Evil n’a pas été attaqué alors qu’il se situe en Espagne ? (en fait, il l’a été) Et pourquoi évoquer la réception de ce jeu par des enfants, alors qu’il était clairement destiné aux adultes ?

Au début, j’étais rassuré de voir autant de commentaires négatifs. Je me disais que l’auteure allait le remarquer, ce qui a effectivement été le cas. Mais le lendemain, elle a évoqué sur son blog ce qui lui était arrivé (certains extraits sont toujours disponibles sur GamePolitics et BlackLooks). L’avalanche de commentaires négatifs. Le degré de négativité. La manière dont elle a été affectée. Et tout d’un coup, j’ai eu honte. Honte de ce qui s’était passé, de la manière dont "nous" avions répondu à ses accusations. Honte, pour la première fois, de m’appeler "gamer" et d’être assimilé à tout ça.

Que s’est-il donc passé ? En fait, c’est tout simple : je me suis mis à sa place.

Voilà une activiste qui s’apprête à fêter la première année de son blog. Elle a posté une poignée d’articles en rapport avec les droits civiques, l’esclavage, et les inégalités persistantes entre blancs et noirs. Articles qui sont vus par une petite poignée de personnes, et qui n’attirent au mieux qu’une petite dizaine de commentaires, alors que le sujet est encore brûlant. Un jour, elle publie une brève à propos de la bande-annonce d’un jeu vidéo, médium qu’elle ne connaît pas, mais qu’elle n’a pas à connaître, puisque la seule chose susceptible de l’intéresser est la représentation des noirs dans le jeu. La brève est certes maladroite et incendiaire, mais est-ce que cela justifiait une telle réaction ?

Des commentaires par millers, tous dans le même sens et avec les mêmes arguments, mais toujours plus agressifs, plus fielleux, plus haineux, voire franchement sexistes et racistes par endroits ? (comment prouver que RE5 n’est pas raciste ? En allant la traiter de "sale pute noire" qui ferait mieux de "retourner dans les champs de coton". Logique !) Des répliques qui se sont multipliées sur le Web vidéoludique en trempant dans le même venin, ne se contentant plus de fustiger "l’idiotie" de sa brève, mais l’accusant de "racisme inversé", sans même essayer d’envisager qu’elle pouvait avoir des objections légitimes ? Son blog temporairement hacké ? Ses autres articles, sans aucun rapport avec les jeux vidéo mais traitant de thèmes comme l’esclavage et la ségrégation raciale, pollués par des commentaires crétins se plaignant de l’odieuse persécution dont les gamers étaient soi-disant victimes à cause d’elle ?

Même en mettant de côté la minorité de messages ouvertement racistes, il m’a suffi de constater le venin et le fiel de l’écrasante majorité des réponses qui lui ont été adressées (sans parler de la bassesse du procédé qui consiste à polluer et hacker son blog) pour avoir envie de gerber. Pas seulement à cause du fiel en lui-même, mais parce que j’avais honte, autant que si j’avais moi-même orchestré cette campagne de haine. Et c’est là que j’ai appris à mes dépens une vérité que connaissent tous ceux qui se sont penchés sur les communautés, mouvements politico-religieux et autres structures permettant d’acquérir une identité collective : quand on est membre d’une communauté, on est compromis par elle.

Le sentiment d’appartenance est bien beau quand il s’agit de partager et d’échanger sur quelque chose qui nous rassemble (dans notre cas : forums de discussion, mods, fan-art, soluce...). Et quand "un des nôtres" se fait remarquer plus que les autres, ses actions rejaillissent sur nous, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. C’est d’autant plus vrai s’il se fait remarquer "en notre nom", puisque d’une certaine manière il nous représente. Quand la tuerie de Columbine a eu lieu il y a 15 ans, je ne me suis jamais senti concerné par le fait que les deux tueurs jouaient à Doom. Et de manière plus générale, comme je l’ai dit plus haut, quand j’apprenais qu’un énième tueur de masse avait joué à des jeux vidéo, même quand il s’agissait de titres auxquels je m’étais adonné (exemples : Gothic pour Robert Steinhauser, le tueur d’Erfurt en 2002, ou Dragon Age : Origins pour Anders Breivik), je n’en avais strictement rien à foutre. Les pitoyables tentatives pour me faire culpabiliser n’ont jamais mérité autre chose que mon mépris et ma totale indifférence. Mais quand Kym Platt s’est fait lyncher, je me suis senti coupable, parce que ses lyncheurs agissaient en mon nom, pour défendre mon loisir, et tant qu’à faire la "communauté" dont je faisais partie. C’était comme si je leur avais demandé en personne de le faire. Voilà pourquoi j’ai eu honte.

Dans le cas de Kym Platt, les choses en sont plus ou moins restées là. Certains sites vidéoludiques, pris de remords pour les mêmes raisons que moi, l’ont interviewée. Des blogs communautaires ont repris sa brève, et ont récolté leur part de messages haineux et fielleux. Elle-même a continué son blog pendant quelque temps, en retournant à ses préoccupations premières (la condition des noirs aux Etats-Unis) sans s’attarder davantage sur les jeux vidéo. Puis le débat s’est déplacé en interne. En somme, il est retourné à son point de départ, puisqu’après tout la première personne à avoir lancé la controverse était une journaliste spécialisée. Cette fois, ce sont ses collègues Dan Whitehead d’Eurogamer et surtout N’Gai Croal de Newsweek, qui ont fait part de leur malaise. Personnellement, j’étais prêt à les écouter puisqu’ils étaient "des nôtres". Je me disais également que si des gens dont je respectais leur avis en temps normal, et sur lesquels je comptais pour me défendre face aux critiques extérieures, émettaient des réserves, il valait mieux que je les écoute. Tous mes congénères ne l’ont pas entendu de cette oreille. En fait, ils l’ont interprété comme une trahison, presque un "passage à l’ennemi", et N’Gai Croal en particulier a dû subir le même fiel que Kym Platt (alors même qu’il avait entamé un dialogue constructif avec le producteur des Resident Evil). Certains joueurs l’ont poursuivi de leur haine jusqu’à son départ de Newsweek en 2009, où ils ont clamé "bon débarras !" (voir les commentaires de l’article).

Cette vindicte m’a d’autant plus choqué que cette fois, elle était dirigée contre "un des nôtres". On pouvait ne pas être d’accord et le lui faire savoir, franchement, vigoureusement même, mais pas au point de l’excommunier sous prétexte qu’il avait émis une opinion différente. Quelle victoire pour le jeu vidéo ! Quelle formidable démonstration d’unicité et de fraternité de la part de la "communauté" ! D’une manière plus générale, "l’affaire Resident Evil" a porté un sérieux coup à la "pureté" du concept de "gamer". Mais j’avais encore quelques illusions à perdre.

Ce qui m’amène à ma deuxième "pilule rouge".

Il y a 11 Messages de forum pour "Resident Debacle"
  • Bengali Le 16 octobre 2014 à 19:41

    Je suis d’avis d’imaginer le gamer comme un être humain. Si ce dernier ne dispose pas de toutes ses capacités, alors le gamer ne pourra le sur-passer (l’être humain englobant la personnalité de ’gamer’ et toutes les autres personas). La communauté est un refuge pour ceux qui n’osent pas imaginer le monde autrement, afin de s’assimiler aux autres. Forcément, sans les enjeux de la vie réelle, cette dernière (la communauté) perd toute son humanité et se transforme en horde. Les joueurs sont déconcertants parfois, surtout parce-qu’ils se comportent en êtres humains vils et frustrés. Bien évidemment, ceci n’est pas une généralité, et les lanternes existent partout. Vive la communauté (de ce site...).

  • Frak Le 17 octobre 2014 à 05:51

    J’avoue que je ne comprends absolument pas comment on peut avoir honte d’appartenir à une "communauté" à cause du comportement habituel du troll de base puisque c’est ce dont il s’agit.

    Le cas Resident Evil, j’y suis particulièrement sensible étant noir. La maladresse des développeurs pour ce jeu m’a blessé.

    Pour autant, je ne vois pas pourquoi je devrais avoir honte du comportement de ces trolls, ils sont stupides parce qu’ils sont stupides pas parce qu’ils sont joueurs.

    Je ne vais pas avoir honte d’être noir à cause d’un fait divers quelconque ou un événement quelconque pointera du doigt ma communauté quelque temps. De même que je ne changerai pas de religion à cause d’une minorité d’activiste débile.
    Je ne vais pas arrêter de jouer pour ces mêmes raisons ou refuser le label "gamer" à cause de sa connotation dans le but me sentir moins con.

    Je m’excuse par avance pour ce commentaire qui à vu de nez me semble assez faible et plutôt maladroit. Je ne commente jamais sur le net et ne maîtrise pas du tout l’outil... Mais bon, il faut bien commencer un jour.

  • cKei Le 17 octobre 2014 à 09:28

    Frak : "Pour autant, je ne vois pas pourquoi je devrais avoir honte du comportement de ces trolls, ils sont stupides parce qu’ils sont stupides pas parce qu’ils sont joueurs."

    Tout à fait.
    Pourtant ça fait longtemps que j’évite de me réclamer d’une communauté particulière, parce que je n’y trouve jamais totalement mon compte, ni ne me reconnait dans l’image commune que ces groupes essayent de mettre en avant.

    En même temps il est plutôt sain de prendre du recul sur une réaction qu’on a eu "à chaud". De voir à postériori que ce que l’on pensait clair et limpide a plus d’implications que ça, et peut avoir des conséquences réelles sur la vie de gens. Particulièrement sur internet, qui tend à déshumaniser les gens que l’on a en face de soi, et où un ensemble de réactions individuelles peuvent, pour la personne qui en est la cible, ressembler fortement à un lynchage en règle par un groupement uniforme.

    Et c’est tout le problème actuel : il y a quelques années, c’était vraiment des réactions unitaires, alors que le développement des réseaux sociaux et autres outils ont vraiment canalisés les réactions sous une même bannière, y compris et surtout quand elles sont divergentes (voir diamétralement opposées). C’est ce qu’on a vu avec ce #Gamergate, qui en plus n’est pas forcément compris par tous les intervenants ; sauf que tous les tweets avec ce hashtags apparaissent comme étant une seule et même voix.

  • Westeetee Le 17 octobre 2014 à 10:16

    Ce qui est fort dans le GG justement, c’est les GGeux qui reprochent aux SJW de politiser le jeu vidéo, parce que bien sûr on le voit avec cet exemple ou n’importe quel jeu de guerre ou d’action, non non il ne l’était pas, les mondes construits par le jeu vidéo ne ressemble pas du tout à la vision du plus à droite des faucons américains non non pas du tout.

    On retrouve un peu là l’argument des chaines d’info en continue ou des mecs ultra libéraux qui reprochent aux gens de gauche de politiser le débat dès qu’ils sortent du discours lisse / éléments de langage / le marché résout tout, toujours poli et propre dans l’énoncé et ultra biaisé dès qu’on le regarde de près.

    En résumé la vision du monde du jeu vidéo AAA c’est vraiment celle de Bush Jr au moment de l’invasion de l’Irak

  • BlackLabel Le 17 octobre 2014 à 13:17

    J’avais assisté à ça de loin, et personnellement je comprenais qu’on puisse être choqué par les trailers de Resident Evil 5, tout y rappelait les massacres au Rwanda ou ailleurs, mais transformé en terrain de jeu con-con.

    C’est le même souci qu’avec les jeux de guerre sur des conflits actuels, je trouve ça malsain.

  • Tioneb Le 17 octobre 2014 à 15:44

    Très bon article et très bon site en général. Je ne suis pas beaucoup de site comme celui-ci mais j’adore.

    Par contre, certains commentaires me laissent à penser que l’article a été mal compris... Pour moi, si le l’histoire du jeu se passe en Afrique, les zombies seront noirs... et c’est normal. Si le jeu se déroulait en Asie, les zombies seraient asiatiques. Quand le jeux se passait aux état-Unis, il y avait de tout dans les zombies.
    Voila mon point de vue, même si je ne suis pas friand des jeux de tuages de zombies en masse (peu-importe leur nationalité et/ou leur couleur).
    Par contre halte au lynchage

  • bouiboui Le 18 octobre 2014 à 14:05

    J’dis comme Tioneb, mot pour mot. Les blancs auraient pu gueuler de voir des zombies blancs infectés dans le premier opus. J’aime bien qu’il y ait un esprit critique sur le sujet des jeux vidéos mais sans pour autant frôler le bashing abusif.
    Ce qui pourrait me choquer (je tiens à ce conditionnel) c’est une mission vue dans un Call Of où le joueur joue un agent double infiltrant des terroristes d’europe de l’est et pouvant (ou non) faire un vrai massacre d’innocents dans un aéroports. Çà je comprend qu’il y ait discussion.

  • Martin Lefebvre Le 19 octobre 2014 à 15:04

    En jouant au jeu final, je n’ai pas l’impression que RE5 soit fondamentalement raciste, mais le jeu joue tout de même sur une vision assez cliché de l’Afrique. Pas toujours très maîtrisée, donc ça peut se discuter.

    Les blancs auraient pu gueuler de voir des zombies blancs infectés dans le premier opus

    Non parce que ce n’est pas comme ça que ça fonctionne... Les "blancs" n’ont pas été victimes de caricatures racistes les assimilant à des sous-hommes pendant des années...

    Bref, je ne pense pas que les dév de Capcom soient racistes (après étant peu concerné personnellement, je ne peux pas me mettre à la place des victimes du racisme banalisé), je pense même que leur jeu essaye de tenir relativement convenu mais intéressant sur le néo-colonialisme, mais que leur com’ a été un peu maladroite. Et que les activistes anti-racistes ont le droit de questionner le jeu sous cet angle.

  • BlackLabel Le 19 octobre 2014 à 15:53

    Martin Lefebvre :"Bref, je ne pense pas que les dév de Capcom soient racistes"

    Ils ont choisi l’Afrique délibérément car dans leur idée (pas si folle !) c’était le terrain idéal pour expérimenter en profitant de la misère. Après c’était clairement maladroit.

  • HN Le 24 octobre 2014 à 11:55

    Pour une petite touche de mesure dans le vocabulaire.

    Lynchage
    Un lynchage est une exécution sommaire commise par un groupe de personnes, voire une foule, sans procès régulier et notamment sans laisser à l’accusé (de crimes réels ou imaginaires) la possibilité de se défendre. L’expression a pris un sens figuré : lynchage médiatique, c’est-à-dire acharnement des media à accabler une personne sans prendre en considération les arguments avancés par elle, ou d’autres personnes ou institutions, pour sa défense.

  • Troll Teträm Le 25 octobre 2014 à 11:47

    RE5 est un jeu sur Ebola ?

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