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Raid Gaza !

Raid Gaza !

Selon McKenzie Wark, "le monde est un espace de jeu qui semble être la copie imparfaite du jeu vidéo". Proche de Baudrillard, l’intellectuel entend par là que les jeux vidéo ne sont pas des représentations manquées de la réalité mais l’inverse. "Vous jouez avec le jeu pour découvrir de quelle façon le monde se situe en deçà de sa perfection auto-proclamée. [...] Le jeu joue au dessus de tout ce que la réalité prétend être : un juste combat, un terrain de jeu, la libre concurrence. " [1]

Justement, ne vous est-il pas venu à l’esprit que Raid Gaza !, le newsgame implacable paru en plein milieu de la guerre à Gaza [en décembre 2008, NDLR], maîtrisait avec beaucoup plus de limpidité son sujet que la quasi-totalité des reportages télévisés sur le conflit ? Qu’il portait en lui la force de l’évidence faisant défaut à beaucoup d’analyses sur le sujet ?

Une satire cinglante

Raid Gaza ! n’est pourtant qu’un petit jeu flash, écrit en quelques jours. Un strategy game dégraissé à l’extrême, cartoonesque dans sa présentation et résolument satirique. Qui surprend.

Musique d’ascenseur.

Des roquettes Qassam lancées par le Hamas s’écrasent au hasard sur le territoire israélien.

Le joueur prend alors les commandes de Tsahal. L’objectif : riposter en faisant le plus de victimes palestiniennes possibles, grâce à une avalanche indécente de moyens meurtriers : raids de chars, d’infanterie, tirs de missiles.

Chaque attaque, forcément massive, fait des dizaines de morts tandis que le compteur du Hamas dépasse péniblement les 3 ou 4 victimes. Le temps est limité, ce qui n’est pas le cas des moyens. Détail corrosif : un téléphone rouge relie le gouvernement de Tel-Aviv à Washington, permettant au premier d’obtenir sine die des fonds conséquents. Un puits sans fond au service de la brutalité, comme un clin d’œil aux accords d’Oslo, enfoncés à 20 milles sous terre. Construction d’usines, de chars, de missiles puis… Hit  ! Tir réussi sur un hôpital, une école de l’ONU ou un poste de police ! Un bonus gagné, sorte de prime à l’inhumanité. Le jeu s’achève, on compare les ratios (blessés israéliens/morts palestiniens) et une vérité est mentionnée. Dans les attaques de Tsahal depuis un an et demi, il y a toujours 1 Israélien tué pour 25 morts palestiniens. Doit-on en dire plus ?

Dans la guerre que se sont livrées les opinions publiques, Raid Gaza ! n’est pas resté longtemps isolé. Il a été suivi d’un Save Israel prenant l’allure d’une froide défense d’Israël. Dans cet autre newsgame, le joueur doit éliminer les roquettes qui s’abattent en nombre sur l’Etat hébreu, situation qui devient rapidement incontrôlable. En cas de défaite, un message en forme de justification résignée s’affiche : "C’est difficile de protéger les villes d’Israël des tirs de roquettes du Hamas donc nous devons nous défendre par nous-mêmes". Quant à Gaza Defender, il vous place dans le rôle d’un combattant du Hamas devant neutraliser avec son AK-47 les bombes lancées par "l’envahisseur sioniste". L’action est illustrée par plusieurs cartes représentant l’avancée de la colonisation poursuivie par l’Etat hébreu depuis sa création.

Gaza Defender

Il n’échappe à personne que Raid Gaza ! se présente comme un subtil détournement des conventions des RTS. Dans ceux-ci, chaque camp est placé à égalité au sens où ils partagent ensemble des forces et des faiblesses. C’est tout l’intérêt du jeu : repérer les unes et les autres puis trouver le bon moment pour les exploiter. Dans Raid Gaza !, la configuration saute immédiatement aux yeux : un camp concentre toute les forces tandis que l’autre n’hérite que des faiblesses. Ce n’est pas vraiment un jeu donc car il n’y a qu’un gagnant.

Le plaisir est ailleurs, dans le fait de placer le joueur devant une évidence désagréable : chaque acte de gameplay est si facile face à un tel adversaire, vulnérable, fantomatique. La riposte n’empêche pas la poursuite des tirs de roquette ; en revanche elle produit un maximum de victimes. La réaction est tellement massive qu’elle réussit le tour de force de rendre ridicule l’attaque originale.

Disproportion

Raid Gaza ! n’explique pas d’où la violence provient, qui a raison ou qui a tort, il ne parle même pas de l’occupation - source d’un dominant et d’un dominé - mais c’est pour mieux servir son message : se focaliser sur l’essence même de l’opération à Gaza, la réponse militaire disproportionnée d’Israël. Mais cet habile serious game prend soin de livrer en plus deux éléments de compréhension, non seulement celle-ci est contraire au droit international mais en plus elle dégénère en crimes de guerre. Si Raid Gaza ! est réussi, qu’il représente une copie si parfaite de la réalité, c’est qu’il reproduit avec force la pure mise en acte de l’opération israélienne en évacuant tous les éléments qui fausseraient ou atténueraient inutilement l’appréciation de la situation. La réalité, elle, est forcément imparfaite : la responsabilité relative du Hamas dans le déclenchement des opérations israéliennes, le rôle de l’Egypte, la question plus globale de l’occupation etc. Mais la force du jeu est de rappeler qu’aucun de ces éléments ne devrait rentrer en ligne de compte dans notre appréciation de ce qui se passe à Gaza, où se produisent des crimes de guerre relevant de la Cour Pénale Internationale.

D’une certaine façon, signe d’un point de non retour atteint, Raid Gaza ! explique qu’Israël se situe en dehors du jeu fixé par le droit international. L’horreur n’est pas négociable. Qu’on se le dise, le newsgame n’est pas un jeu sur l’occupation, c’est un essai sur l’opération à Gaza. Et il tire son évidence tragique du fait qu’il soit sorti au moment précis où celle-ci se déroulait, où les médias se focalisaient sur une version imparfaite de la réalité : soit « Israël riposte de manière disproportionnée mais cela se justifie par le fait que le Hamas est une organisation terroriste qui a déclenché les hostilités et poursuit ses tirs de roquettes » ou bien « deux camps égaux qui s’entretuent depuis plus de soixante ans de manière irrationnelle et inexplicable. » La première version se repère d’ailleurs facilement dans les critiques écrites sur le jeu par plusieurs médias. Sur le blog jeu vidéo du Monde, Laurent Checola explique que "par ses partis-pris, Raid Gaza ! semble d’abord rejoindre une liste déjà assez étoffée de titres à l’inspiration douteuse." La seconde interprétation se lit très bien dans la version suisse du quotidien 20 minutes qui renvoie dos à dos Raid Gaza ! et Save Israel dans "leur bataille non merci".

Du reste, il est réducteur comme certains l’ont fait de réduire Raid Gaza ! à un simple point de vue, comme une caricature ou un dessin humoristique que l’on positionnerait au même niveau que Save Israel et Gaza Defender. Le premier propose évidemment une version tronquée des événements (en "oubliant" la riposte disproportionnée de l’Etat hébreu) tandis que le second souligne, du point de vue du Hamas, la nécessité de la résistance face aux attaques de Tsahal mais il aurait pu sortir avant ou après l’attaque de Gaza que cela n’aurait pas changé grand-chose. Ce qui distingue Raid Gaza ! de ses homologues, c’est la vérité contenue dans son message qui insiste précisément sur ce que les médias traditionnels ont de caricaturaux : renvoyer dans de telles circonstances les deux adversaires dos à dos. Pour en revenir à la démonstration de Wark, la perfection du message de Raid Gaza ! renvoie certes non seulement à l’imperfection de la réalité (si des crimes de guerre ont eu lieu et méritent qu’on y porte toute notre attention, de multiples autres choses se sont jouées parallèlement) mais aussi aux défaillances coupables des médias incapables de tirer de faits si criants leur sens profond.

Cet article a été écrit en 2009, et publié sur Planetjeux.net. Il n’était plus disponible suite au hacking du site.

Notes

[1] Gamer theory 2.0, p.22, Harvard University Press

Il y a 2 Messages de forum pour "Raid Gaza !"
  • Valentin Le 28 septembre 2012 à 10:42

    La théorie de McKenzie Wark est passionnante. Merci pour cet article.

  • NC Le 2 décembre 2012 à 19:17

    Lorsqu’on en vient à s’imaginer qu’un jeu flash de propagande programmé en quelques jours est plus vrai que le réel, il est peut être temps de réfléchir à l’idée que l’on s’en fait, et peut être la remettre en cause. Ou alors il convient de dire que l’auteur de cet article a un programme flash à la place du cerveau, ce qui semble être le cas.

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