Surgelé

Que j’embrasse au moins votre drapeau !

Hommage à l’occasion des 20 ans de Cyberstratège et des 15 ans de PC4War

En 1997, un certain Cyberstratège faisait irruption dans la presse vidéoludique française alors florissante. Il se démarquait par le fait qu’il était le premier magazine exclusivement consacré aux jeux de stratégie sur ordinateur (si on excepte Jeux & Stratégie, paru dans les années 1980 et dont l’histoire a été retracée récemment par Vincent Berry). En 3 ans et 18 numéros, son existence fut relativement courte. Néanmoins, si l’on regarde de plus près, ce titre atypique a été à l’origine d’une aventure aussi riche en rebondissements qu’en enseignements. D’abord pour sa brève renaissance au milieu des années 2000 ; mais surtout, en novembre 2002, un nouveau titre, PC4War, a repris le flambeau de la cyberstratégie et l’a porté à bout de bras avant d’être balayé, comme tant d’autres titres, par la crise de la presse vidéoludique de 2012-2013.

Ce double anniversaire (le 20ème pour Cyberstratège, le 15ème pour PC4War) est donc l’occasion idéale de revenir sur cette formidable épopée.

Au commencement était Cyberstratège

La fin des années 1990 représentait une période d’abondance pour les magazines consacrés aux jeux vidéo, particulièrement les jeux PC. Face à une telle avalanche de titres, il était difficile, quand on allait régulièrement au marchand de journaux, d’en trouver un capable de retenir l’attention plus qu’un autre, à moins qu’il n’ait un grand jeu complet à proposer, ou qu’il soit bien établi depuis longtemps (par exemple, Joystick). Il fallait le truc en plus pour attirer le regard. Et on peut dire que Cyberstratège, magazine des conquérants d’univers, l’avait. Certes, l’accroche pourrait paraître un peu niaise, mais l’essentiel était ailleurs : enfin, nous avions, en France, un magazine dédié aux jeux vidéo de stratégie et d’histoire !

Ce projet a été lancé par Théophile Monnier, qui avait fondé deux ans plus tôt Vae Victis, la "revue du jeu d’histoire tactique et stratégique". Ce n’est pas un hasard. Déjà, Vae Victis avait été créé pour donner aux wargamers un magazine entièrement dédié à leur passion, alors même que les éditeurs de revues d’histoire ou de jeux de rôle n’y croyaient pas (Casus Belli avait bien consacré quelques hors-séries aux wargames, mais la rédaction ne tenait pas à aller plus loin). La création de Cyberstratège procédait de la même logique, mais pour les jeux vidéo : un magazine entier, plutôt qu’une poignée de pages dans Vae Victis, lesquelles étaient déjà de trop pour certains joueurs de plateau totalement allergiques à l’informatique (tout comme ils s’étaient montrés allergiques aux jeux de rôle fantastiques des années auparavant).

Il est vrai qu’à l’époque, les magazines plus généralistes n’hésitaient pas à parler des jeux de stratégie plus pointus que la moyenne, voire des wargames vraiment poilus. On se souviendra, par exemple, de Joystick testant aussi bien Steel Panthers que Battleground : Gettysburg ou les Great Battles (ou plus tard, le premier épisode des Panzer Campaigns). Mais ce n’était pas non plus systématique. Comme le rappelle Théophile Monnier dans l’édito du premier numéro, « Jusqu’à présent, entre les jeux d’action, les jeux de rôle et les jeux de course de voitures, vous deviez accomplir un véritable parcours d’obstacles pour trouver, dans les magazines existants, quelques maigres pages consacrées aux jeux de stratégie » (les choses ont-elles changé 20 ans plus tard ?...). L’idée d’avoir un magazine exclusivement consacré à la stratégie informatique était donc particulièrement enthousiasmante. Avec, s’il vous plaît, des dossiers de plusieurs pages sur un titre particulier, les tactiques à adopter, les comptes-rendus de parties, etc ... Grâce à ce magazine, le lecteur pouvait découvrir des jeux extrêmement riches qui n’étaient pas traités ailleurs, ou pas suffisamment pour que l’on puisse vraiment s’y intéresser.

Et surtout, comble du luxe, on pouvait apprendre des choses en lisant Cyberstratège. Encore une fois, c’était un peu le cas à l’époque pour les magazines généralistes. Après tout, en lisant régulièrement Joystick et Génération 4, on pouvait entendre parler de Lovecraft, de Tolkien, de Robert E Howard, de Métal Hurlant... soit en lisant les tests de jeux qui se rapportaient à ces différents auteurs ou univers, soit en lisant les rubriques culturelles, qui ne se limitaient pas à une vulgaire page. L’homme de goût se devait non seulement de jouer à Alone in the Dark, mais aussi de lire L’appel de Cthulhu et les nouvelles associées au Mythe éponyme. Mais Cyberstratège allait encore plus loin, et ce pour les aspects plus historiques : c’est en lisant les dossiers sur les Great Battles ou les jeux de John Tiller que l’on pouvait apprendre comment s’étaient déroulées les campagnes d’Alexandre le Grand, d’Hannibal, de Napoléon, de la Guerre de Sécession ou de la Seconde Guerre Mondiale... Enfin, au-delà des tests poussés et des dossiers de fond, Cyberstratège était également capable d’aller à rebours de ses confrères sur certains sujets (comme par exemple "l’affaire Familles de France" en 1999).

En résumé, Cyberstratège avait une place à part dans la presse vidéoludique. Il avait le potentiel pour laisser des souvenirs mémorables, au même titre que Joystick (avant son rachat par Future), Micro News et Tilt. C’était même un magazine que l’on pouvait passer à un non-joueur sans rougir, et sans donner l’impression de débarquer d’une autre planète (tous les numéros de la première mouture sont accessibles sur Abandonware Magazines).

Puis vint PC4War... et revint Cyberstratège

Et voilà qu’au beau milieu des années 2000, Cyberstratège s’est arrêté en pleine gloire, au 18ème numéro. Théophile Monnier avait d’autres projets, dont la création d’une start-up. Mais il n’a pas quitté le milieu de la presse très longtemps, puisqu’en 2002, il a participé au lancement de PC4War, qu’il considérait comme « la revanche de Cyber, avec la volonté de tout casser sur les ventes et de s’ouvrir à l’immense marché des jeux en temps réel, avec une approche toujours aussi stratégique. » De fait, outre les tests poussés et les dossiers de fond hérités de Cyberstratège, une place non négligeable des premiers numéros du magazine était consacrée à l’eSport, avec notamment une longue interview d’Elky (lequel a fini par faire carrière dans le poker). Si l’on ne s’intéressait absolument pas au pro-gaming, on pouvait néanmoins se satisfaire de ce qu’on avait à côté : des articles, des dossiers... bref, des informations sur des jeux qui contrairement à l’époque de Cyberstratège, étaient de plus en plus ignorés par la presse vidéoludique plus généraliste.

C’est ainsi que l’on pouvait continuer à apprendre des choses, et à découvrir des jeux qui, pour le coup, n’étaient plus du tout traités ailleurs, ou très rarement. Quant aux autres jeux plus médiatisés — les Total War à partir de Rome, par exemple —, ils étaient décortiqués avec toujours autant de précision. Certes, un lecteur nostalgique ne pouvait qu’éprouver du regret en voyant le logo de Cyberstratège orner discètement la couverture de Vae Victis, lequel daignait consacrer deux ou trois pages par numéro aux jeux de stratégie informatiques. Mais au moins, il y avait PC4War. On avait un magazine papier à lire, et aussi (nouveauté !) un forum de discussion sur lequel on pouvait échanger entre lecteurs et avec les auteurs. Une routine qui s’est installée... jusqu’en 2005, où les forumeurs craignaient que le 18ème numéro ne fût le dernier (une fois encore !), d’autant que Théophile Monnier avait quitté le navire. Mais si ça pouvait donner naissance à un autre titre, tant mieux : deux magazines dédiés aux jeux de stratégie, ce ne pouvait être qu’une bonne nouvelle... surtout si ce deuxième magazine n’était autre que Cyberstratège ressuscité.

« Les héros ne meurent jamais », selon l’accroche du premier numéro du magazine en février 2006, munie de tout ce qui faisait l’essence de Cyber. Et avec PC4War, on avait donc droit à une double ration de tests poussés, de dossiers de fond, d’échanges sur les forums (car Cyber avait aussi le sien) et de découverte de jeux injustement passés sous silence par les généralistes (la série des Dominions étant l’exemple le plus flagrant). Malheureusement, la joie allait être de courte durée...

On ne vit que deux fois

En effet, beaucoup de choses avaient changé par rapport à l’époque du premier Cyber. En ce temps-là, les titres ne manquaient pas, que ce soient les titres de magazines de jeux vidéo, ou les titres de wargames et de jeux de stratégie. Sans oublier que les premiers parlaient des seconds. Pas toujours, pas beaucoup, mais ils en parlaient. Qu’en était-il 10 ans après ? Le nombre de titres s’est considérablement réduit, que ce soit dans les kiosques ou dans les bacs (et pourtant, il y avait encore des kiosques et des bacs). Hormis les titres rachetés par Future, aucun magazine de l’époque du premier Cyber n’avait survécu assez longtemps pour le voir réapparaître. Sur le plan de la stratégie, Heroes of Might and Magic a survécu vaille que vaille, mais n’a eu que peu de concurrents. Quant aux wargames, ils étaient de moins en moins nombreux et de moins en moins couverts par les magazines généralistes.

Cela dit, celui qui en parle le mieux, c’est Théophile Monnier, dans son communiqué d’adieu (reproduit sur de nombreux forums, dont celui de Mille-Sabords). Car Cyberstratège a fini par périr une deuxième fois, en 2008, au quinzième numéro :

Lors du lancement de la nouvelle formule il y a deux ans, les premiers résultats de Cyber semblaient prometteurs. Malheureusement, le marché de la presse PC a bien changé par rapport à la première vie de Cyber il ya dix ans, et nous n’avons jamais réussi à atteindre les niveaux de vente que nous connaissions à l’époque.

Au fil des mois, le lectorat des amateurs de jeux de stratégie s’est fortement réduit, il a également vieilli, sans renouvellement par un public plus jeune. Alors que Cyber première formule pouvait compter sur un apport régulier de sang neuf grâce à de jeunes joueurs enthousiastes, le nouveau Cyber s’est heurté à un mur, celui de la désertification des kiosques au profit d’Internet et surtout en raison de nouvelles habitudes de consommation qui frappent durement le marché de la presse informatique.

La situation générale du marché du jeu PC, en forte crise actuellement, et plus précisément la disparition des jeux de stratégie dans les rayons a également joué. (...) Il faut noter que l’absence de grandes sorties wargames ou leur diffusion de manière plus confidentielle pendant ces trois ans a rendu les choses difficiles.

Il est vrai que le site, fondé dans la foulée du magazine, lui a survécu quelques années. Jusqu’en 2012, où il a fermé pour de bon suite à la mise en liquidation judiciaire des Editions du Paladin, dont il dépendait (ce qui a entraîné la disparition des magazines Axes & Alliés, et Voyages & Histoire). Année 2012 qui allait se révéler terrible pour la presse vidéoludique papier. Mais nous allons y venir...

Il ne peut en rester qu’un. Ou deux. Ou zéro.

Retour en 2008 : PC4War était, heureusement, toujours là. Et on n’allait pas bouder son plaisir de pouvoir continuer à lire des analyses stratégiques et à découvrir des jeux de stratégie ignorés par la presse vidéoludique. Et vu le peu qu’il en restait, on ne pouvait que se réjouir de voir perdurer un magazine plus spécialisé que les autres. De là à approuver tous leurs repositionnements et expérimentations...

En effet, lors du lancement du magazine, leurs reportages consacrés à l’eSport étaient une nouveauté, mais ça restait en rapport avec la stratégie, puisqu’à l’époque, c’était Starcraft qui en était le roi. Pouvait-on en dire autant du test du dernier Call of Duty ? Certes, c’était un "jeu de guerre" (les wargameurs ont dû adorer le détournement de cette expression, qui sert maintenant à désigner ce qu’on appelait auparavant les "jeux ultraviolents"), mais quand même. Que dire dans ce cas du test d’un FPS non-guerrier à la Call of Juarez, ou du dernier Meuporg à la mode ? Le lien avec la stratégie devenait de plus en plus ténu, au fur et à mesure de la diversification des jeux abordés.

Il y a eu également l’apparition des Cahiers de PC4War en 2011. Il s’agissait de séparer la partie magazine (tests, les previews...) de la partie analyse de fond, chacune faisant l’objet d’un bimestriel distinct. L’utilité se discutait, mais au moins, pendant un temps, au lieu d’avoir un mensuel, on a eu deux bimestriels paraissant l’un après l’autre. Un temps assez court, cela dit, parce que l’expérience des Cahiers de PC4War n’aura duré que 5 numéros.

Enfin, PC4War unifié a fini par faire peau neuve, comme les autres magazines de la société Conflits & Stratégie (Champs de Bataille, 2nde Guerre Mondiale...). Le format était davantage celui d’un magazine, et le prix était réduit, mais le fond ne changeait pas. Du moins, il ne changeait pas par rapport à ce que l’ancienne formule était devenue. A savoir, selon les goûts, un magazine de jeux de stratégie qui lorgnait de plus en plus vers le grand public (but avoué, échec avéré, de l’avis même des rédacteurs) ; ou bien un magazine de jeux vidéo avec une (plus ou moins) importante partie stratégie. C’était toujours mieux que rien, et certaines pages étaient mémorables. Mention spéciale aux tests de Guillaume Poulain, qui pouvait se montrer clivant et sans concession quand il aimait ou détestait un jeu. Par exemple, Jeff Vogel, l’auteur d’Avadon, se voyait reprocher de faire « du vieux avec du vieux ». Et The Witcher 2 se voyait aussi bien encenser pour sa narration que descendre en flammes pour son univers trop noir, trop cru, trop désespérant par rapport à ce que Guillaume Poulain attendait du jeu vidéo. On pouvait ne pas être d’accord, mais c’était argumenté, bien écrit, avec une plume facilement identifiable.

Hélas, la fin était proche. La mise en liquidation judiciaire de MER7, fin 2012, a entraîné une hémorragie de titres, dont Joystick, PC Jeux et Consoles +. Il y avait encore PC4War, qui passerait l’hiver ... de justesse. Le numéro de février-mars 2013 fut donc le dernier.

Cour des Adieux

Un peu plus de 10 ans et 60 numéros. En y ajoutant les deux versions de Cyberstratège, les Cahiers de PC4War et les hors-série, on arriverait à 15-16 ans et 100 numéros : pas mal pour deux titres qui étaient supposés rester des magazines de niche. Il est vrai qu’au fil du temps, la niche ayant connu de nombreux bouleversements au fil des ans, la ligne éditoriale des magazines censés la couvrir s’était un peu diversifiée, pour ne pas dire bordélisée, avec l’intrusion du pro-gaming, des FPS militaires et j’en passe. Mais même un magazine de jeux de stratégie fortement dilué et lorgnant de plus en plus vers le grand public valait mieux que pas de magazine de jeux de stratégie du tout. Et de manière générale, un magazine papier en crise d’identité valait mieux que pas de magazine papier du tout. C’est donc la fin d’une belle aventure (qui se poursuit d’une certaine manière en ligne, sur la Gazette du Wargamer). Comme le disait donc un célèbre stratège pas cyber : « Adieu encore une fois, mes vieux compagnons ! Que ce dernier baiser passe dans vos coeurs ! » Et joyeux double anniversaire, malgré tout, à deux magazines emblématiques de la vieille garde comme des jeunes années de la presse vidéoludique.

Cet article est l’adaptation d’une série publiée à l’origine sur Gaming Since 198x en deux parties (première et deuxième) à l’occasion de la disparition de PC4War.

Il y a 3 Messages de forum pour "Que j’embrasse au moins votre drapeau !"
  • Hoagie (Abandonware France) Le 14 novembre à 09:19

    Chouette article sur CyberStratège, qui cherchait en effet à se rapprocher du sérieux des revues américaines sur le sujet.
    Sur la comparaison avec les autres magazines français, il aurait été judicieux de mentionner Micro Simulateur, une autre revue de niche assez pointue qui a eu plus de chance puisqu’elle existe toujours - ça doit même être le plus ancien magazine micro-ludique encore en kiosque.

  • Efelle Le 15 novembre à 08:35

    Des titres bien différent du reste de la presse, allant au-delà du test et suivant des titres sur la longueur.
    Toute une époque en effet qui eu le mérite de rassembler sur leur site des communautés de jeu (pour les HPS et Dominions 2 et 3 notamment).

  • Laurent Braud Le 17 novembre à 12:13

    A l’occasion de la sortie de The Operational Art of War 4, nouvelle version du vénérable wargame, le test d’origine sur CS est toujours valable :

    http://www.abandonware-magazines.or...

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