13. La criée

Panique à Hong-Kong

En applicant une peine sévère à l’encontre d’un joueur de Hearthstone hongkongais et de ses casters, Blizzard s’attendait probablement à quelques remous, peut-être pas à la tempête qui s’est déclenchée en quelques heures.

Résumons : en réponse au joueur blitzchung, qui avait appelé le 8 octobre à la libération de Hong-Kong pendant le stream d’une compétition Hearthtone, Blizzard prononce une exclusion d’un an pour lui et ses casters, et révoque tous ses gains monétaires pour la saison en cours.

La peine, dure pour un joueur professionnel, déclenche un tollé foudroyant dans une communauté très connectée. Appelant immédiatement au boycott, certains ont donc résilié, qui leur abonnement mensuel à World of Warcraft, qui leur compte Blizzard, provoquant alors de nouvelles indignations : saturation des serveurs "pour endiguer la fuite", et surtout nécessité de présenter sa carte d’identité pour réaliser l’opération. Ce qui fait valoir des problèmes évidents de sécurité pour les joueurs hongkongais dans le cas où le gouvernement chinois demande à récupèrer ces données — on peut inversement supposer que ledit gouvernement n’aurait de toute façon pas trop de problème à tracer l’origine des résiliations s’il avait accès à la base de donnée de Blizzard.

Que les faits rapportés soient exacts ou non ne change pas grand-chose à l’affaire : la boule de neige des réseaux sociaux a fait son travail habituel, il est donc de bon ton de s’offusquer contre ces pratiques au nom de la "démocratie", et d’appeler à la compagnie à « stand for what is right ! », sans plus de précision. Au sein même de la compagnie, des développeurs expriment leur désaccord. Les concurrents profitent évidemment de l’appel d’air : bien que détenu à 40% par la compagnie chinoise Tencent, Epic affirme ainsi le droit à la parole politique. (Est-ce que cela veut dire que l’on a le droit au salut nazi au prochain tournoi de Fornite ? Les suprémacistes de tout poil ne manqueront pas de le vérifier.)

Le 12 octobre, Blizzard essaie de se justifier, et annonce avoir réduit la peine de blitzchung dans un mea culpa affligeant de buzzwords et de contre-vérités :

The specific views expressed by blitzchung were NOT a factor in the decision we made. I want to be clear : our relationships in China had no influence on our decision.

Ni avec toi, ni sans toi

Ça et là, des opinions un peu plus mesurées émergent toutefois, à l’image d’un post reddit qui voit dans ce mouvement toute l’hypocrisie de la frange gamergate, si prompte d’habitude à dégainer un "no politics in my video game" face à toute apparence de progressisme, et reprochant ici à Blizzard l’exact inverse. L’important ici n’est peut-être pas l’aspect gamergate ou non du mouvement — qui semble bien plus général — que la conclusion : l’épisode hongkongais n’est qu’une excuse pour évacuer la rancœur accumulée envers Blizzard.

Tout cela ne serait ainsi qu’un épisode dans la relation d’amour-haine envers Blizzard, une compagnie que l’on adore détester. Gageons effectivement que la quasi-totalité des critiques, joueurs et développeurs, ont des centaines d’heures de jeux Blizzard au compteur. Chacun a eu le temps de faire grandir un ressentiment pour des jeux qui sont faits pour être poncés, dont on voit forcément les travers, et où les mises à jour ne sont jamais suffisantes ou dans le bon sens. On peut d’ailleurs en vouloir tout simplement au système addictif qui nous pousse à y retourner encore et encore. On déteste Blizzard comme on déteste sa clope. N’importe quelle excuse est bonne pour tenter de se désintoxiquer.

No politics

La vérité est probablement un mélange des deux, l’un justifiant l’autre. Pour le twittos occidental, cela ne mange pas de pain d’assimiler le gouvernement chinois à la pire des dictatures, en citant pêle-mêle Winnie l’Ourson, le traitement des Ouïghours, ou tout simplement le "communisme" — même si ce dernier argument, trop ridicule, ne marche pas fort. Blizzard joue évidemment le rôle du laquais dans cette narration, une sorte de démon mineur aux ordres. Tout ceci raconté en quelques memes, puisque c’est devenu le moyen de communication le plus efficace.

L’histoire ne dédouane en rien le gouvernement chinois (et/ou hongkongais), ni Blizzard. Le premier n’est certainement pas un enfant de chœur, mais les raccourcis idéologiques n’ont jamais aidé aucune cause ; d’autre part, il n’a peut-être joué qu’un rôle indirect dans l’affaire. Pour l’autre ... finalement, l’entreprise n’a fait que faire des projections sur le nombre de joueurs qu’il risquait perdre en prenant une décision dans un sens ou dans l’autre. Avant d’alléger la peine au vu de l’amplitude des retours. S’il fallait garder un argument honnête contre Blizzard, ce serait qu’il fait passer l’arithmétique des comptes avant toute autre considération. Mais comment cela peut encore nous surprendre ? Prêter d’autres notions de moralité ou d’idéologie à une boîte de cette taille, n’est-ce pas faire preuve d’une naïveté embarrassante ?

Les protestataires hongkongais se rendent-ils compte de l’instrumentalisation que l’on fait ainsi d’eux, ou croient-ils que l’opinion publique prend réellement parti pour eux ? Que se passera-t-il lorsque l’opinion des joueurs aura tourné vers d’autres sujets ? Dans deux semaines, la Blizzcon verra probablement une poignée de cosplayers grimés en Mei à la fleur de bauhinia, ou en Winnie l’Ourson, tandis que la compagnie aura tout intérêt à reporter les éventuelles grosses annonces.

Mais à part ça ? L’affaire ne sera qu’une démonstration à la fois de la futilité de la posture no politics dans le jeu vidéo, et de la difficulté d’en sortir. Car malgré une marche arrière forcée, Blizzard ne s’est jamais départi de sa position officielle de machine à entertainment, la seule qui colle à la logique économique. Comment en sortir ?

Il y a 9 Messages de forum pour "Panique à Hong-Kong"
  • BabyMonkey Le 14 octobre à 14:48

    "Epic affirme ainsi le droit à la parole politique. (Est-ce que cela veut dire que l’on a le droit au salut nazi au prochain tournoi de Fornite ? Les suprémacistes de tout poil ne manqueront pas de le vérifier.)"

    J’ignorais que le nazisme était une opinion politique comme une autre. Le ton de cet article est vraiment dérangeant : cynique à l’excès, part dans tous les sens (comme sur la situation du dessus) et qui fait des procès d’attention à tout va ("ouais les joueurs s’en foutent de la liberté d’expression ils ont juste pas aimé la MAJ du mois de Mai sur WoW").

    C’est la première fois que je lis un article ici et que j’en ressors choqué et déçu.

  • BabyMonkey Le 15 octobre à 08:47

    Hihi j’ai écrit "procès d’attention" à la place de "procès d’intention", les vrais sachent.

  • Guillaume Chevalier Le 15 octobre à 09:38

    ... savent :)

  • BabyMonkey Le 15 octobre à 11:00

    "Les vrais sachent" c’est une blague qui tourne pas mal sur les parodies de compte Facebook complotiste.

  • Laurent Braud Le 15 octobre à 11:09

    C’est vrai : je suis probablement dans une phase trop cynique, d’où le ton. J’essaie tout de même de relativiser : non, ce ne sont pas juste des joueurs vexés contre Blizzard. Mais je ne suis pas franchement habitué à ce genre d’exercice et j’ai pu moi-même manquer de tempérance.

  • Camille Le 16 octobre à 11:30

    Je rejoins Baby Monkey : l’analyse est un peu au ras des pâquerettes, la décision de Blizzard étant quand même assez surprenante dans le secteur, d’où la bronca soulevée.

    Par ailleurs, s’il est indéniable que l’approche de Blizzard est comptable (et non idéologique), la phrase suivante me rend perplexe : " Gageons effectivement que la quasi-totalité des critiques, joueurs et développeurs, ont des centaines d’heures de jeux Blizzard au compteur. Chacun a eu le temps de faire grandir un ressentiment pour des jeux qui sont faits pour être poncés, dont on voit forcément les travers, et où les mises à jour ne sont jamais suffisantes ou dans le bon sens. ".
    Il me semble en effet que dans ce paragraphes, tu surjoues les relations régulièrement tendues entre Blizzard et sa communauté pour calquer la réponse à l’éviction de blitzchung sur ce schéma. Or, justement, par son caractère politique et général, cette protestation des joueurs qui dépasse le simple cadre des fans de Blizzard est inédite.

    Bref, pas compris l’article, ni sur le ton ni sur son analyse, et le parallèle avec le nazisme est d’une mauvaise foi assez flag quand même. Quand à dire qu’assimiler le régime chinois à une dictature relève d’une narration, c’est proprement mensonger. C’est une réalité, validée par à peu près tout le monde sauf le régime chinois quoi.

    Bref, je suis assez désappointé par l’article.

  • BabyMonkey Le 17 octobre à 09:15

    Reste fort Laurent, tes autres articles sont très bons en dehors de ça :)

  • Camille Le 18 octobre à 11:47

    Tout à fait :D

  • Zessirb Le 3 novembre à 15:16

    Je suis assez loin de cette volonté de "no politics in my game" (il me semble assez difficile de réaliser des scénarios complexes sans laisser transparaître certaines opinions politiques), et je ne me fais pas davantage d’illusions sur le fait que la majorité des studios AAA visent avant tout le profit. Néanmoins, je ne pense pas que ce soit quelque chose à prendre à la légère. Tout un tas d’entreprises auraient pu réagir de la même manière dans une situation similaire, mais ça ne devrait pas être normal, et je ne trouve pas ça étonnant que beaucoup de personnes appellent au boycott à ce sujet.

    Ça ne va pas réduire les inégalités ou apaiser les tensions Hong Kongaises. Mais pour les joueurs qui s’interessent un peu à tout cet arrière plan, je trouve ça fort cynique que de les blâmer d’avoir une attitude qui se veut un minimum éthique.

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