Poisson frais

Kentucky Route Zero, Balloon Diaspora, Ruins

Ma Kentucky Route Zero (2/3)

Personne n’a vu l’accident

Résumé de l’épisode précédent : Suivant les conseils d’un oiseau-mouche, l’auteur s’est mis en quête de la Kentucky Route Zero d’en l’espoir d’y trouver l’inspiration pour un article. Son voyage l’a d’abord conduit dans une maison en Californie où il a découvert le pouvoir des jeux vidéo et aussi, un peu, l’électronique.

Acte 0, Scène 3 : Ruins

Mon impatience de trouver la Kentucky Route Zero m’avait faire conduire trop loin, trop longtemps, et il m’avait fallu m’assoupir dans une station service, à trois heures de Sacramento, quelque part dans le Nevada. Je me réveillai avec un souvenir flou de mon dernier rêve et sortit immédiatement mon carnet relié cuir pour en dessiner les quelques bribes...mais le souvenir se dissipa rapidement et je ne parvins à en capturer que le début. Ne me restait que le dessin étrange d’un lieu étrange que je ne reconnaissais plus.

Sur le parking de la station, un couple était accroupi autour d’un chien que je croyais d’abord errant. Il était visiblement blessé à la patte.

- Un problème ?
- Pas vraiment, pas pour l’instant.
- Je veux dire...le chien...il a l’air blessé.
- Oh Aggie (à moins que ce soit Hatty, j’ai mal entendu) ? Oh non...il se fait juste un peu vieux. Il supporte de moins en moins les voyages en camion. L’air conditionné est cassé, et par cette chaleur...

L’un d’eux m’expliqua alors qu’il était charpentier, et qu’il était attendu sur un chantier à quelques heures de là. Malheureusement, le chien ne semblait vraiment pas en état de reprendre la route dans le camion.

- Vous voulez que je jette un œil au climatiseur ?
- Vous vous y connaissez ?
- Pas vraiment...mais j’ai depuis peu quelques notions d’électronique...

Je m’étais peut-être un peu avancé, et malgré mes tentatives, la température sous la tôle du camion demeurait aux limites du supportable. Je m’excusai de mon incompétence mais ne me sentais pas de laisser Hatty (Aggy ?) repartir sur la route dans cet état.

- Écoutez, j’ai la clim dans ma voiture, et je me dirige vers la Kentucky Route Zero. Je peux peut-être vous déposer quelque part, vous et le chien ?
- Kentucky Route Zero ? Oh non, c’est bien aimable mais ça ne nous rapproche pas du tout...à moins que...
- Quoi ?
- Oh non...ça va sans doute vous sembler une proposition étrange...

Au point où j’en étais.

- Nous pourrions utiliser votre voiture pour nous rendre au chantier, tandis que nous vous laisserions le camion en échange. Il fera peut-être un peu plus chaud, mais au final...vous y gagnez.

Pour sûr que j’y gagnais ! Et puis j’avais toujours rêvé de conduire un camion. L’accord fut scellé par deux poignées de main et une tape entre les oreilles et je repris la route un peu plus haut du sol. [1]

Acte 0, Scène 4 : Balloon Diaspora

Je contemplai le véhicule encore fumant. Mon aventure en camion aura été de courte durée. Il aura suffit d’un petit objet anguleux sur la voie, d’un dé à vingt faces, pour que le pneu explose et que je m’encastre dans un arbre d’espèce inconnue. En voyant l’accident, trois hommes qui se trouvaient dans les environs étaient venu m’extraire de la carcasse. Je ne m’en étais pas si mal sorti mais on ne pouvait pas en dire autant de ma jambe gauche. Au sol, à travers les éclats de verre, se répandaient des litres de whisky...je ne savais même pas que je transportais des bouteilles.

- Merci beaucoup messieurs. Sans vous je serais peut-être resté coincé là dedans des heures. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous remercier ?

- Pour commencez, vous pourriez répondre à quelques questions...Qui êtes vous ?
- D’où venez vous ?
- Quelle est votre destination ?

- Je cherche la Kentucky Route Zero.

- Intéressant...
- Oui, très...
- Une petite minute.

Les trois hommes baissèrent alors les yeux pour inscrire quelques notes dans leurs calepins. Je m’enquis de leur comportement.

- Oh pardonnez-nous...simple déformation professionnelle.
- Nous sommes des archivistes.
- Nous avons pour mission de rédiger un rapport sur la culture de ces lieux pour l’Institut.
- Je suis K. enchanté. Spécialisé en musicologie.
- Moi c’est R. je m’intéresse tout particulièrement aux dogmes et aux liturgies.
- Je m’appelle Z, et les histoires drôles sont mon domaine de prédilection.
- Avant que vous n’arrivez nous nous interrogions sur un fragment de littérature retrouvé dans un disque dur primitif.
- Voyez-vous, nous n’arrivions pas à nous mettre d’accord sur son origine.
- Il faut dire que la culture d’ici est bien plus complexe, et surtout bien plus vieille qu’elle n’en a l’air. Écoutez plutôt :
- « Un ballon se pose sur une île »
- « Tout est à l’envers »
- « Les mouettes se changent en poissons. »

- Je suis convaincu pour ma part qu’il s’agit des paroles d’une chanson populaire. Une de celle que l’on joue à la guitare, dans les granges, quand la nuit tombe. Une très vieille chanson qui parle de la mort avec tendresse et respect à la fois.
- Alors qu’il est clairement évident que nous avons affaire à une prière. Une prière timide adressée à des divinités très anciennes, oubliées, marqué cependant par la peur d’un lieu unique et peu miséricordieux.
- Mes confrères s’égarent car ils ne reconnaissent pas la structure typique de l’histoire drole. Voyez comment la situation est énoncée en peu de mots, comment la deuxième phrase créée le décalage pour délier l’imagination, et comment, enfin, la chute tombe avec assurance.
- Peut-être pourriez-vous nous départager ?
- Oui, nous serions curieux d’avoir un avis extérieur...
- En particulier de la part de quelqu’un se rendant sur la Kentucky Route Zero.

- Je crois que c’est un poème.
- Pour moi, c’est une histoire de fantômes.
- J’y vois le fragment d’un jeu vidéo.

- Un poème ? Voilà une proposition audacieuse !
- Je dois admettre que la théorie de l’histoire de fantômes est très défendable.
- Un jeu vidéo ? Comme vous y allez...

Les archivistes retournèrent alors à leur carnet et griffonnèrent cette fois ce qui semblait être des pages entières. Quand ils eurent fini, ils me proposèrent, pour me remercier, de me conduire jusqu’à la Kentucky Route Zero, arguant qu’ils trouveraient sans doute bien d’autres choses à étudier là bas. [2]

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