Sixteen Again

World of Warcraft

Les lendemains de l’innocence

Certains jeux nous appartiennent tant, nous avons tissé avec eux des liens si étroits qu’ils ont parfois pris vie, un peu à l’image de personnages de roman. Ces jeux, ils ont des odeurs, ils ont des saveurs. Nous les avons enracinés dans nos vies, nous les avons noués pour toujours à certaines branches de notre existence. Parmi eux, il en est qui ont une place privilégiée puisque nous les vivons à un moment charnière de notre vie : au temps éblouissant de l’adolescence. Comme on se lie d’amitié avec une personne, on se lie parfois d’adolescence avec un jeu, drôle de compagnon sur nos chemins étranges. Pour moi, World of Warcraft a été ce genre de personnage-là : nous avons grandi ensemble. Entre 2005 et 2011, nous nous sommes suivis de près.

En 2005, l’année de ma cinquième, World of Warcraft a un an. Dans la cour de récréation, je fais la rencontre de Jean. Nous formons vite une drôle de fratrie : il y a Jean, il y a WoW et moi. Chez lui, il y a une tour et le jeu est installé. On joue à tour de rôle sur l’ordinateur puisqu’il n’y en n’a qu’un. Comme nous sommes jeunes, nos veillées sans fin en Azeroth dans la salle de jeu de sa maison se font en catimini, pendant que ses parents dorment. WoW a la saveur de la transgression, de la peur de se faire pincer, mais surtout du plaisir trop grand pour s’empêcher de hurler. WoW a le goût des gâteaux, du soda et des tartines, volés sur la pointe des pieds à la cuisine. WoW a l’odeur de renfermé et de cave, et du jardin humide la nuit, et de rosée lorsqu’on ouvre la porte-fenêtre. Nous commémorons nos exploits de la veille dans la cour de récréation, dans l’impatience du week-end à venir.

« WoW a le goût des gâteaux, du soda et des tartines, volés sur la pointe des pieds à la cuisine »

En 2006, l’année de ma quatrième, mes parents achètent un PC et m’offrent le jeu pour Noël. Il y a Jean et son Tauren Shaman Pistouil, moi et mon guerrier orc Narmak. Nous le savons fini mais WoW nous paraît alors illimité. Nous le peuplons de nos histoires et de nos joies, des instances qu’on finit difficilement, et des raids qu’on aimerait pouvoir faire. Jean et moi, nous lions une amitié fraîche et sincère, WoW sera notre entre-soi, notre passion d’ados. Ce n’est pas une question d’échappatoire ou de fuite : World of Warcraft traverse ce bout de temps où nous nous construisons. Ce jeu, notre jeu, est venu peupler une amitié dans cet instant privilégié d’après l’enfance, ce temps vertigineux où tout est à saisir dans son innocence.

2007 voit la sortie de Burning Crusade, et mon acquisition d’un petit ordinateur portable, tout juste assez puissant pour faire tourner le jeu en low. (Il y a mon père, ce soir-là, qui me met en garde contre les virus et autres nuisibles qu’on attrape dans les endroits mal-famés d’internet, ce que j’interprète comme la mise en garde du porno. Mais moi je passerai quatre jours et trois nuits à laisser ce PC tourner pour télécharger mon jeu.) Nous ne partageons alors plus la même cour de récréation, mais, lorsque nous nous voyons, nous pouvons enfin jouer ensemble. Pistouil et Narmak dans la même pièce : quel triomphe ! BC sera notre terrain de jeu et Wrath of The Lich King, notre apothéose.

On découvre les territoires de l’Outreterre et de Norfendre comme on découvre les amours et les déceptions, plus dures que les plus durs boss de Karazhan. Nous mêlons l’anxiété du brevet à l’impatience du passage au niveau suivant, au niveau ultime. On monte notre guilde et nos propres groupes de donjons et de raid comme on organise nos propres vacances et nos randonnées. On prend d’assaut la Porte des Ténèbres et Norfendre en prenant d’assaut le lycée. Prendre d’assaut la vie.

Si World of Warcraft a pu être à ce point notre terrain de jeu, c’est que son caractère vide se prêtait parfaitement à cette expérience. Sans histoire, nous pouvions créer nos propres mythes et imaginer nos propres héros. Nul besoin de cinématiques épiques pour se prendre au jeu : tout nous paraissait digne d’enjeu et chaque découverte, chaque progression était une victoire. Ce jeu immense et abrupt, qui laissait ses joueurs un peu seuls, était pour nous le terrain idéal pour se laisser déborder par nos imaginations.

L’adolescence envolée

C’est sans doute par là que nous avons perdu WoW. Comme nous, World of Warcraft grandissait. Les mises à jour et les extensions coïncidaient avec nos éloignements et nos déménagements, les études et les déchirements. Ce camarade de jeu, à Jean et à moi, nous l’avons doucement vu se transformer en quelque chose d’autre, en un jeu qui ne nous appartenait plus. Les années nous vieillissent tous les trois, et nous séparent : nous nous perdons de vue. Aujourd’hui, que reste-t-il de Wow ? Une profonde nostalgie. S’il a été le jeu de notre adolescence, WoW est aujourd’hui un témoin muet de ces années passées. Des années dures où tout le ciel nous semble nous tomber sur la tête, les années tendres. C’est un jeu dont émane tant de souvenirs au parfum révolu. Le jeu est toujours là, avec ses terres immenses, ses donjons et ses héros, anciens et nouveaux. Mais le charme a été rompu. Comment ne pas être amer lorsque, des années plus tard, j’arpente de nouveaux les salles et les territoires de l’adolescence ? Comment ne pas sombrer dans la nostalgie en constatant que toute cette magie s’est évaporée avec le soleil de l’âge ?

Pour moi World of Warcraft renferme bien plus que les aventures des héros d’Azeroth et de Kalimdor. Il constitue le récit joué du temps de l’adolescence, de son éclosion, à son épanouissement, jusqu’à sa fin. Fidèle consommateur, je me suis acharné à essayer toutes les extensions qui sont sorties jusqu’à ce jour. En bon adepte de cette pratique qui consiste à tourner le couteau dans la plaie, je m’accorde quelques semaines par an pour y revenir : sorte de pause mélancolique dans mes étés. Je m’étonne à chaque fois de la manière dont un simple jeu a le pouvoir de me rendre profondément triste. Il y a quelque chose qui ne reviendra pas. Ces années et ce jeu qui les a traversé, sont révolus. Les années tendres et terribles, avec WoW comme témoin, sont derrière nous. C’est ce coup d’œil derrière l’épaule qui est douloureux mais que, malgré tout, je ne peux m’empêcher de faire.

Illidan : are you ready ?

A l’aube de l’adolescence, il y a presque 10 ans, Illidan proférait cette mise en garde : « You are not ready » (Qui donc nous met en garde contre l’adolescence ?). Aujourd’hui, le voici de retour ; nous, nous en sommes sortis, nous voilà adultes. Abîmés. Sommes-nous prêts, aujourd’hui, pour les lendemains de l’innocence ?

Il y a 2 Messages de forum pour "Les lendemains de l’innocence"
  • wuthrer Le 18 octobre à 09:27

    Si World of Warcraft a pu être à ce point notre terrain de jeu, c’est que son caractère vide se prêtait parfaitement à cette expérience.

    Fort bien dit.

    Je me retrouve dans ce que tu dis. World of Warcraft a également été pour moi une expérience sociale de l’internet d’une richesse assez folle. Notre guilde a éprouvé toutes sortes d’événements, mêlant le virtuel de nos aventures au réel de nos conditions de joueur jusqu’à des rebondissements improbables qui feraient passer n’importe quelle telenovela espagnole pour un épisode de Derrick.

    À vrai dire, jouer à WoW a toujours été comme un alibi, un prétexte, pour passer du temps auprès d’une communauté. À un tel point d’ailleurs que nos relations se sont désormais cristallisées en dehors d’Azeroth. D’ailleurs, lorsqu’il m’arrive de partager ses propos avec d’autres joueurs assidus de MMO, quels qu’ils soient, c’est souvent le même son de cloche qui revient.

    Prêts pour les lendemains de l’innocence ? Je souhaite que non. Lorsque j’ai commencé naïvement à jouer à WoW, jamais je n’avais imaginé tout ce qui allait en découler. J’espère à présent être tout autant surpris de ce qui viendra ensuite, mais sous d’autres conditions, obligatoirement.

  • BlackLabel Le 22 octobre à 15:16

    Est-ce que ça vient vraiment de WoW ?

    Jeudi soir je suis allé sur Youtube pour écouter une chanson que j’aimais beaucoup 15 ans auparavant (Come Together, de Zakk Wylde), puis une vidéo en entrainait une autre. Ça me rendait triste aussi, limite douloureusement, sans forcément réveiller de souvenirs précis.

    Je crois plutôt que ça venait raviver un état émotionnel plus vif (car plus jeune) qu’on apprend à maîtriser avec le temps.

    Il y a deux sortes d’oeuvres du passé, celles qu’on redécouvre avec le sourire car on voit des défauts qui ne nous sautaient pas aux yeux à l’époque, et celles qui nous tirent en arrière, à un temps où ne savait pas ce qu’on allait devenir, où on ne savait pas de quoi serait faite la vie, c’est-à-dire une multitude de possibilités mais une seule voie à suivre. Ça fait ressortir des vieux rêves qui n’ont plus lieu d’être, et qui, s’ils avaient été atteints, ne nous empêcheraient pas d’être sensible à la nostalgie, parce que des vieux rêves, on en a des tas, et des rêves atteints, ce ne sont plus des rêves.

    Si je découvrais cette chanson aujourd’hui je trouverais peut-être ça vraiment bon, mais il est également possible que je ne l’écouterais pas jusqu’au bout. Réécouter Zakk Wylde, ça m’a surtout appris que ce qui est révolu doit rester derrière nous.

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