Poisson frais

Risen 2

Les derniers flibustiers

Risen 2 : Dark Waters, le dernier Piranha Bytes, a été froidement accueilli, ce n’est pas rien de le dire. Rien de nouveau sous le soleil pour les développeurs allemands, qui depuis Gothic en 2001 explorent une voie en dehors des sentiers battus, et nous offrent des RPG denses, âpres et mal finis, qui font le bonheur de leurs admirateurs mais laissent d’ordinaire la presse spécialisée de marbre.

A la décharge des testeurs qui ont descendu Risen 2, le jeu est sorti sur PC dans une version entachée de nombreux problèmes techniques, et avec un système de combat boiteux, amputé par rapport au premier volet. Un correctif rapidement sorti a permis à Piranha Bytes de régler une grosse partie de ces problèmes, et l’on peut s’étonner que le jeu ait pu être publié dans un état aussi incomplet. Il semble bien que le studio allemand ait été pris par le temps, obligé de lancer un titre non finalisé à cause de contraintes extérieures. Ainsi, le développeur indépendant est frappé de plein fouet par les problèmes qui touchent tous les studios moyens, et qui rendent si fragiles les séries B. Piranha Bytes est une petite équipe aux finances réduites, qui tente pourtant de produire un jeu ambitieux : un RPG ouvert d’une trentaine d’heures, intégralement doublé, techniquement impressionnant, comme les grands (Bethesda, Bioware, ou l’outsider CD Projekt).

Un système de combat peu subtil

Evidemment, comparé aux canons du genre, Risen 2 ne peut manquer de faire pâle figure : si les acteurs vocaux sont plutôt bons, les animations ou le character design ne rivalisent pas avec les grosses machines, et l’ensemble dégage un aspect bon marché. On sent bien que la coque a été colmatée avec les moyens du bord, et que deci-delà elle prend l’eau. Il n’en faut souvent pas plus aujourd’hui pour qu’un jeu soit ignoré. Pas facile pour la série B d’exister dans le contexte actuel où un joueur dubitatif attendra une promotion qui ne saurait manquer d’arriver, et d’autant plus rapidement que le jeu aura été un échec commercial.

Un jeu de transition

Risen 2 vaut un peu mieux que cela. D’abord, parce que c’est un jeu Piranha Bytes. Gothic et sa suite sont les chefs d’œuvre de l’action-RPG d’exploration, et le premier Risen en constituait une solide relecture. On a parfois tendance à comparer les jeux du développeur allemand aux Elder Scrolls. Et il est vrai que Bethesda et Piranha Bytes créent des mondes ouverts, où l’exploration est au centre de l’expérience. Mais alors que les premiers peignent de gigantesques aplats, où la quantité prime sur la densité, les seconds travaillent la profondeur, au couteau : chaque recoin du paysage cache un secret à découvrir, chaque pas est un défi à relever, chaque décision constitue un dilemme.

Des effets de lumière travaillés.

S’il se place dans cette tradition très hardcore du RPG allemand, Risen 2 diffère cependant de ses prédécesseurs. En un sens, il est peut-être le plus accessible des jeux Piranha Bytes, et l’on sent bien la volonté de toucher un public plus large qu’à l’accoutumée, sans doute sur les conseils de l’éditeur, Deep Silver. La version PC du premier volet avait été saluée, dans la mesure où elle offrait une expérience concentrée (du moins dans sa première partie, le final se révélant plutôt linéaire et décevant), qui faisait oublier l’hubris de Gothic 3, magnifique foirade (les différents mods et correctifs de la communauté ont tout de même permis de réparer un jeu sorti trop tôt). Mais sur console, le portage, mal planifié et assuré par un développeur tiers, était si calamiteux que le jeu n’a pas eu le succès escompté. Cette fois-ci ce sont les programmeurs de Piranha Bytes qui ont eux-mêmes réalisé les versions 360 et PS3, et le jeu a été pensé dès le départ pour ces machines à la mémoire limitée [1] : au lieu d’une grande île comme dans Risen, le second volet découpe son terrain de jeu en plusieurs espaces plus petits. Ce qu’on perd en perspective et en interconnexion, on le regagne en variété de terrains, chaque île abordée s’ouvrant à nous comme un paquet cadeau bourré de surprises. Autre concession à l’époque, et conséquence de ce découpage, le jeu est plus narratif, plus directif, plus cinématique.

Couleur locale

Chani, princesse du vaudou.

Le joueur suit les aventures d’un héros anonyme, agent secret infiltré chez les pirates afin de mettre la main sur quatre MacGuffin : les armes permettant de vaincre Mara, l’infâme sorcière des mers. Ce scénario est le prétexte à une balade désenchantée dans des mers du sud peuplées de loups de mer mythomanes, de gardes désenchantés, de sorcières vaudous mal embouchées, de roublards, de salauds, de tire-au-flanc, de veules, de racistes, de grandes gueules, de paillards. En un mot, d’humains. Les scénaristes de Piranha Bytes ont toujours eu l’oreille pour les dialogues, et ont toujours su manier l’ironie et la distanciation pour peindre une galerie satirique et donner de la personnalité même aux PNJ les plus secondaires. Certains ont pu voir dans le traitement des indigènes ou des femmes un signe de racisme ou de misogynie : ce serait prendre au pied de la lettre le discours de personnages que le jeu met soigneusement à distance, loin par exemple de l’esprit de sérieux guindé et un rien sentencieux qui — sous l’humour geek — caractérise les jeux Bioware. Risen 2 a des femmes à poigne (Patty la pirate, qui ne laisse pas passer au héros la moindre remarque sexiste), et porte un discours globalement anticolonialiste : certes les indigènes des îles sont très couleur locale, mais le jeu prend le temps de montrer l’exploitation dans les champs de canne à sucre, et offre au joueur l’opportunité de lutter à leurs côtés.

Des pirates d’opérette aux faiblesses très humaines.

Avec le monde de la flibuste, Piranha Bytes a trouvé un cadre idéal pour faire évoluer ses personnages. On pourra cependant regretter que sous les apparences, il n’y ait guère de nouveau d’un point de vue mécanique. Appeler grog les potions de soin, nous donner un singe ou un perroquet, nous faire découvrir des cartes au trésor dans des bouteilles à la mer, c’est sympathique et exotique, mais cela n’a rien de décisif. L’apparition des mousquets et surtout du vaudou (il faut choisir entre les deux au bout de quelques heures) est plus convaincante. Ce dernier notamment, qui offre des buffs et des malédictions, et permet quelques amusantes séquences de possession est une alternative intéressante aux systèmes de magie traditionnels, et s’intègre plutôt bien à un système de progression millimétré. La plus grosse déception concerne la gestion de l’équipage et du bateau dont hérite le héros au bout d’une dizaine d’heures. On se prend à imaginer – mais après tout, c’est signe que le jeu nous enchante – un Risen 3 qui aurait les moyens de nous faire naviguer pour de bon façon Sid Meier’s Pirates ! au lieu de sauter de port en port, d’un système économique plus développé, de possibilités d’améliorer son bateau et de répartir les rôles… Ce n’est évidemment qu’un rêve, et pour l’essentiel la piraterie n’est qu’un trompe-l’œil.

Le vaudou, un système de magie qui change des boules de feu.

Parfum exotique

Pourtant, l’impression de voyage est réelle ; mais elle tient à l’habileté des level designers et des artistes de Piranha Bytes, qui depuis près de quinze ans peaufinent la science du paysage. Certes, faute de continuité dans le monde, on a perdu l’architecture complexe, sur plusieurs niveaux, avec ses promontoires, ses gouffres et ses cavernes immenses, du premier Risen. Mais ce second volet rend de manière absolument admirable – il est conseillé à cet effet d’utiliser le mod Antiwarp, permettant d’améliorer le rendu – la densité végétale des îles tropicales. Des jungles verdoyantes aux mangroves peuplées de crocodiles, des rangs de cocotiers sur les plages de sable fin aux coins de verdure moussus où se tapissent les panthères, le joueur découvre des lieux aussi enchanteurs que menaçants, et pour peu qu’il se laisse porter par la musique et l’atmosphère – rendue grâce à de superbes effets d’éclairage et de particules—il se surprendra à y être, transporté : les orages tropicaux le mouilleront jusqu’à l’os, il tremblera à la brume du matin, se baignera dans les embruns au coucher du soleil. Il y a quelque chose de méditatif dans ces pérégrinations au sein d’une nature éclatante, mystérieuse et presque vierge de toute présence humaine. Les captures d’écran ne rendent malheureusement pas vraiment grâce l’immersion que procurent ces décors.

Une végétation luxuriante.

C’est ce constant dépaysement qui rend fascinant un jeu qui pourrait se révéler ennuyeux. Le rythme est lent, les aller-retour incessants, on passe plus de temps à marcher qu’à réellement agir ; et d’ailleurs, malgré les améliorations apportées par le patch, les combats sont d’un intérêt plus que discutable. Ils servent surtout de prétexte au leveling, justifiant et récompensant l’exploration. Fondamentalement, les jeux de Piranha Bytes racontent tous la même histoire et présentent les mêmes enjeux : le héros doit tirer le maximum de ressources limitées (les trésors et les monstres ne réapparaissent pas) et choisir un chemin optimum pour progresser. Sous cet aspect, Risen 2 ne sort pas du lot, même si, accessibilité oblige, les barrières qui se placent sur nos pas sont beaucoup moins relevées que dans le sadique Gothic 2. Il faut bien avouer que ce schéma est particulièrement efficace, et l’on se laisse prendre des heures durant à chasser le singe et le phacochère dans la jungle le temps d’accumuler assez d’expérience et d’argent pour se payer une nouvelle compétence. D’autant qu’en cours de route, on risque fort de tomber sur un trésor ou de découvrir un panorama à couper le souffle, au point d’oublier ce qu’on avait entrepris : il fait bon se perdre, regarder le paysage, rechercher les chemins dissimulés. Dans Risen 2, il n’y a pas de mini-carte dans l’interface, et encore moins de flèche de destination, seulement une boussole. Pour regarder la carte de la région, il faut ouvrir le menu. Encore faut-il la posséder, et il n’est pas toujours évident de la récupérer. Quand je ne sais pas où je dois aller, je suis parfois obliger de regarder la carte à plusieurs reprises. Je ne voudrais pas qu’il en fût autrement : le déboussolement est à ce prix.

Certaines bestioles mènent la vie dure au joueur...

Fauché et cabossé, ce Dark Waters l’est sans doute. Les vieux loups de mer de Piranha Bytes en ont vu d’autres, et contre vent et marées tracent la route d’un RPG qui n’offre pas au joueur qu’un espace de consommation, mais lui demande de souquer ferme pour avancer. Risen 2 est un somptueux underdog, dont les qualités compensent largement les défauts : le jeu parle à notre imagination, qui complètera les brèches, et vogue le navire ! Entre les jeux AAA de plus en plus aseptisés, et le RPG indé parfois brillant mais plus rétrospectif que novateur, il faut reconnaître à Piranha Bytes le statut de derniers flibustiers, bourlinguant vers des océans désertés, et maintenant avec fougue le cap d’une série B qui n’hésite pas à défier toutes les armadas, et à doubler les galions les plus lourdement chargés d’or.

Notes

[1] Il ne faut pas y voir une rupture, puisque le premier Gothic était prévu au départ comme un jeu Xbox, ce qui explique d’ailleurs les contrôles peu intuitifs à la souris

Il y a 2 Messages de forum pour "Les derniers flibustiers"
  • lorken Le 26 mai 2012 à 00:53

    Ce qui est terrible avec ce site, c’est qu’il me fait acheter des jeux. Loin de moi l’idée d’être flagorneur, mais la manière dont l’histoire est contée donne toujours l’envie d’aller un peu plus loin. Cela se voit pour Nier, pour Deadly premonition mais aussi pour, aujourd’hui Risen 2. Parfois, mieux vaut lire ce que peut penser un chroniqueur indépendant qu’un site trop connu et malheureusement aseptisé...
    Bonne continuation !

  • Guy Vault Le 26 mai 2012 à 09:32

    Rah ! Martin, ton texte fait surgir en moi un sentiment dont je n’avais pas encore conscience : l’univers de Dark Waters manque à mes heures de procrastination, nom d’une jambe en bois bouffée par de voraces termites !

    Là, tout de suite, après avoir lu les lignes pertinentes de cet article, me voilà confronter à une soudaine révélation : je VEUX remonter à la source du temps, (re)decouvrir, au fur et à mesure, l’ampleur d’une aventure qui a su enchaîner en moi différentes émotions : (6) me sentir libre d’explorer à l’aveugle les moindres recoins et hauteurs, (5) rester bouche grande ouverte devant certains panoramas, (4) admirer les animations du bestiaire - et principalement celles des majestueux fauves que ça fait presque mal au cœur de les achever, (3) jubiler dans la peau d’un singe dressé à l’idée de pister des trésors, (2) accumuler de l’xp pour façonner mon pirate à la convenance de ma roublardise-née, (1) chatouiller mes tympans au rythme d’une BO entraînante, (0) étudier la langue des gnomes dans leur version "pirate" - ça peut servir dans certains espaces de discussion !

    Dark Waters n’est pas du tout parfait. Mais la magie qui s’en dégage est curieusement palpable. En tout cas, j’ai été réceptif à ses charmes. Je me surprends également à VOULOIR d’une suite qui, tout en gardant l’esprit de Piranha Bytes (dans ses qualités, comme dans ses défauts), répondrait à l’appel du grand large, aurait l’envergure d’un Sid Meier’s Pirates ! Si succès commercial de Risen 2 au rendez-vous - ce qui n’est pas une certitude, pourvu que les développeurs soient sur la même longueur d’onde que mes espérances. Pourvu, surtout, qu’on leur donne les moyens financiers, et du temps...

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