Poisson frais

Sly Cooper : Voleurs à travers le temps

Les Casse-cous

A l’école, Jules est tombé du haut d’un train de bois. On n’est pas sérieux quand on a cinq ans et demi. Il voulait montrer à ses copains à quel point le funambulisme c’est "fastoche", la preuve son meilleur ami y arrivait très bien au centre aéré. Il a une clavicule cassée et, nous ne le savons pas encore, une vertèbre déplacée. Tordu dans son fauteuil, sous antidouleurs, avec sa minerve, il s’ennuie comme un rat mort. "Dis, papa, on peut jouer à Sly ?"

Le prince de la cambriole

Sly Cooper, c’est le prince de la cambriole, le raton laveur qui danse sur les cordes à linge. Après trois aventures sur Playstation 2, menées de main de maître par Sucker Punch, voici un quatrième épisode réalisé par Sanzaru. Les disciples sont-ils au niveau ? Peut-être pas tout à fait, puisque ce Voleurs à travers le temps se contente de reprendre un peu trop sagement la formule élaborée à partir de Sly 2 : des niveaux ouverts, beaucoup de plateforme et un rien d’infiltration, une succession de missions pour le raton et son gang, des mini-jeux, et toujours ces graphismes pétulants qu’on croirait sortis d’un dessin animé Hanna-Barbera de la grande époque. Sly 4 ne diverge guère de son modèle, alors que le troisième volet développé par Sucker Punch essayait d’explorer de nouvelles voies. On pourrait regretter le conservatisme de Sanzaru, surtout quand l’on songe à quel point Sly 2 et 3 ont discrètement inspiré le jeu AAA contemporain, notamment les Assassin’s Creed.

Mais il faut croire que la recette traditionnelle n’a pas perdu toute sa fraîcheur, puisque Jules en redemande. Dans les premiers jours après sa chute, il ne pouvait pas faire grand chose : impossible de se pencher pour jouer aux petites voitures ou aux Lego, difficile de tenir une manette avec le cou plié et douloureux. Alors c’est moi qui ai dû prendre la manette. "On joue à Sly", enfin surtout moi. Je vous rassure, cela n’a pas duré, après une visite chez l’ostéopathe, le petit bonhomme est revenu comme neuf ou presque, et sa clavicule s’est vite remise. Mais avant cela, quel pitoyable spectacle que ce petit gamin tout de traviole, pendant que moi je jouais les as de la cambriole pour le distraire. Remarquez, de biais sur son fauteuil, il souriait aux craques de Sly, aux fanfaronnades de Murray l’hippo costaud, aux noms d’oiseaux que nous envoyaient des boss dépités de ne pouvoir nous coincer, nous les insaisissables voleurs.

Il faut rendre hommage à la très bonne version française du jeu. Les acteurs, inchangés depuis le premier volet, donnent vie à toute la bande, et le travail d’adaptation est assez remarquable. D’ailleurs Jules aura appris du vocabulaire, en me demandant par exemple ce que signifiait "abominable vacarme", comme dit l’éléphante amoureuse de classique lorsqu’on lui passe du rock. Petite fierté paternelle, si mon fils passe une partie de la journée devant un écran, c’est en vertu du "placere et docere" (plaire et instruire). On va dire ça. Dans la pure tradition de l’oeuvre tout public, Sly 4 utilise plusieurs niveaux de références, et m’adresse de gentils clins d’oeil. Ainsi, le Grizz, gros ours rappeur à la Booba, ou ce niveau égyptien qui rappelle Prince of Persia fonctionnent parce qu’ils savent ne pas aller trop loin dans la citation complaisante.

Bien entendu, le plus frappant dans cette histoire, c’était de voir Jules, le casse-cou cassé, regarder sur l’écran les acrobaties de Sly le funambule. Sly sautant d’un toit à l’autre, marchant sur la corde raide, se glissant derrière ces balourds de gardes pour les étourdir d’un coup d’un seul. Jules dans son fauteuil, l’épaule de travers, le cou tendu, peinant au moindre geste, mais le sourire aux lèvres. Ca a duré comme ça presque un après-midi entier, et ce n’était pas trop mal, eût égard aux circonstances.

Travail d’équipe

Une fois un peu remis et décoincé, Jules a repris avec autorité la manette en main, et nous avons poursuivi le jeu en coopération. A lui les balades, les bourre-pifs — il a un faible pour les biscottos de Murray — et les missions faciles ; à moi les sauts "trop chauds", les séquences de piratage et les boss. On a formé une belle équipe à deux, même si parfois j’essayais de m’échapper avant d’être repris d’un "papa, j’y arrive pas, ctrop dur". Papa y arrivait lui, il ce n’est pas en vain qu’il passe sa vie devant son écran, même s’il pestait parfois. Sly, depuis le second volet, c’est une histoire d’équipe de toutes façons, c’est l’histoire d’une bande de copains, presque une fable sur la diversité. Sly le rusé, Murray le balourd costaud, Bentley la tortue géniale en fauteuil roulant depuis la fin du deux, Carmelita, la seule femme, aux pistolets, et, dans ce Voleurs à travers le temps, une poignée d’ancêtres du clan Cooper. Alors oui, le joueur expérimenté préférera toujours manipuler l’agile raton ou l’un de ses aïeux, mais il en faut pour tous les goûts, comme dans la cour de récré, où tout le monde n’est pas premier en gymnastique.

Alors oui, il y aurait bien à redire sur la production de Sanzaru : Sly 4 a tendance à se répéter, le level design en extérieur est parfois confus, le jeu est d’un conformisme confondant. Mais cette facture à l’ancienne a quelque chose de reposant comparé aux productions calibrées du jeu à grand spectacle contemporain, elle offre un charme enfantin sans mièvrerie, qu’a oublié un AAA junior comme Lego Batman 2. Sly 4 est un bonbon légèrement acidulé, pour consoler les casse-cous malchanceux. C’est un club ouvert de gentils cambrioleurs bondissants, qui vous grattera bien un sourire quel que soit votre âge.

Trois semaines plus tard, mon petit casse-cou a presque plié l’aventure, et il rêve déjà de nouvelles cabrioles au jardin public, en grandeur nature. J’espère qu’il aura compris, comme je n’ai cessé de lui répéter un rien anxieux, que le jeu n’est pas la réalité, et qu’il ne faut pas "faire comme Sly". S’il tient vraiment à bondir à s’en rompre le cou, il y a le jeu pour ça. Puisse-t-il apprendre dans la vie la limite entre les capacités d’un corps qu’il découvre et le passage aux urgences. Je ne me fais pas trop de soucis, mais sur le banc du square, je l’observe attentivement.

Un grand merci à Emmanuel Touchais.

Il y a 4 Messages de forum pour "Les Casse-cous"
  • Pierrec Le 17 mai 2013 à 01:38

    C’est touchant. Je suis touché. :)

  • Martin Lefebvre Le 17 mai 2013 à 07:45

    Bam, heartshot ;)

    Tu auras pu constater par toi-même que le jeune homme s’est vite remis. :)

  • MikeTheFreeman Le 17 mai 2013 à 23:13

    Je ne serai plus le seul à avoir eu cette impression de similitudes troublantes entre Sly et Assassin’s :)
    Il y a peu j’ai terminé tous les Sly dans la collection PS3, je n’avais pas fait le rapprochement à l’époque (et pour cause, Assassin’s Creed n’existait pas) mais rétrospectivement en y rejouant, des tonnes de similitudes me sont sautées aux yeux.
    Au delà du concept de cavalcades sur des toits communs à beaucoup de jeux d’aujourd’hui, il y aussi l’histoire de famille qui comporte des similarités troublantes, quelques missions (ce moment où l’on doit planer en passant au dessus de feux au Canada, comme à Venise dans AS 2) et le caractère agile et détaché de Sly et Ezio.

  • Martin Lefebvre Le 17 mai 2013 à 23:19

    Pour être honnête e ne suis pas le seul ou le premier à avoir eu l’idée du rapprochement... quand elle m’est venue, ça m’a paru tellement évident que j’ai googlé "Sly = Assassin’s Creed", et j’ai trouvé quelques papiers sur ces similitudes. Celui-ci par exemple : http://www.gameinformer.com/b/featu...

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