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Le visage d’Iwata

Plus qu’un simple PDG, Satoru Iwata était le visage, rondouillard, souriant, de Nintendo. Si sa disparition à seulement 55 ans, des suites d’un cancer, nous touche profondément, c’est que le personnage qu’il s’était inventé nous était devenu cher.

L’éloge funèbre est un art délicat, auquel les observateurs du jeu vidéo sont encore peu rodés, eu égard à la relative jeunesse du média et de ses créateurs. On est là ému par la mort d’un inconnu, à se sentir un peu bête devant l’évidence que les personnages publics meurent aussi, que même la célébrité ne protège pas de la maladie. Il faut se garder de l’hagiographie : Iwata était-il vraiment le saint patron du fun et de la simplicité qu’il incarnait en public ? C’est douteux, on n’arrive pas à la tête d’une entreprise de la taille de Nintendo par la simple gentillesse. On ne niera pas non plus que son bilan de dirigeant est contrasté, et qu’à côté des succès de la DS et de la Wii, Iwata est aussi en partie responsable de l’échec — commercial à défaut d’être créatif — de la WiiU. Après Gunpei Yokoi (1941-97) et Hiroshi Yamauchi (1927-2013), qui le nomma à sa succession, Iwata est la troisième figure majeure de Nintendo qui disparaît. Est-ce manquer de respect à sa mémoire que d’estimer que, président d’une firme qui a quelque peu perdu de sa superbe, il n’a pas tout à fait la stature des deux géants ? Il ne manquerait d’ailleurs pas de le faire.

Please, understand

Ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas admirer la carrière de Satoru Iwata. Programmeur talentueux, puis président du studio HAL laboratory, il contribue à développer plusieurs standards de Nintendo comme Balloon Fight (1985), Kirby (1992), Earthbound (1994) ou encore Smash Bros. (1999). Ses faits d’armes, qu’il évoquait avec une modestie non dénuée de roublardise, sont nombreux : la remise à plat du code de Mother 2, une aide improvisée à la localisation de Pokémon Or & Argent (1999), ou encore le débuggage express de Super Smash Bros. Melee (2001) afin de nourrir la ludothèque naissante de la GameCube. Son expérience de développeur a sans aucun doute contribué à maintenir le haut standard de production qui a fait la réputation de Nintendo. Son fameux « please understand », lancé en guise d’excuse lorsqu’il fallait annoncer le retard d’un jeu fort attendu, était peut-être à prendre au pied de la lettre : il fallait évidemment comprendre que la création d’un jeu est une entreprise hasardeuse, et Iwata savait de quoi il parlait.

En 2014, il fait le geste symbolique – symbolique dans la mesure où celui qui peut se le permettre ne sacrifie pas grand-chose — de diviser son salaire par deux pour s’excuser des mauvais résultats du groupe. Mais surtout, à mille lieues d’une logique de rentabilité immédiate, il refuse de dégraisser les équipes de développement : «  si nous réduisons le nombre de nos employés pour un gain financier à court terme, le moral des équipes va baisser. Je doute sincèrement que des travailleurs qui ont peur de se faire mettre à la porte soient capables de développer des jeux impressionnants. » Cela n’a pas empêché Nintendo de mettre à la porte 320 de ses employés européens l’été dernier, mais l’on comprend mieux pourquoi Hiroshi Yamauchi a choisi pour successeur cet outsider, qui n’a véritablement rejoint la maison-mère qu’en 2000 avant d’en prendre les commandes en 2002 : Iwata s’inscrivait bien dans la tradition du capitalisme paternaliste à la japonaise, bien loin du néo-libéralisme financiarisé préoccupé uniquement des profits à court terme.

La tradition de l’innovation

Ce traditionalisme explique en grande partie la situation paradoxale dans laquelle se trouve actuellement Nintendo. On a beaucoup reproché à l’éditeur son entêtement, frôlant parfois le conservatisme : méfiance de la communication online entre les joueurs, surexploitation des licences phares, refus de brader son fonds dea catalogue, et pendant longtemps de se frotter au marché des téléphones portables. Mais il ne faut pas oublier que l’innovation, notamment en ce qui concerne les interfaces, est constitutive de Nintendo, fabriquant historique de jouets et de gadgets, et dont le principal meneur créatif reste un Shigeru Miyamoto qui n’a jamais oublié sa formation de designer industriel. De ce point de vue, la présidence d’Iwata s’est inscrite dans la plus stricte continuité du détournement créatif de technologies éprouvées théorisé par Gunpei Yokoi, et a ainsi contribué à singulariser Nintendo dans un paysage vidéoludique mondial en plein bouleversement : dernier géant du développement à la japonaise, la firme de Kyoto semble appartenir à une autre époque, ce qui n’est pas tout à fait pour nous déplaire, surtout quand elle produit des perles comme le vivifiant Splatoon, shooter pacifiste et novateur, qu’on croirait sorti tout éclatant des années 90.

Le visage d’Iwata

Difficile de savoir à chaud si le décès d’Iwata changera la politique d’un éditeur chez qui les décisions sont souvent prises de manière collégiale. Mais si Iwata nous paraissait si sympathique, c’est parce qu’il avait su inventer un personnage qui constitue peut-être sa plus belle création. Avec ses costumes sombres et ses manières de salaryman faussement emprunté, avec son sourire et le plaisir visible qu’il prenait à se donner en spectacle, Iwata était un fameux acteur. Un acteur évidemment au service de ses produits. Les Iwata Asks et les Nintendo Direct dans lesquels il se mettait en scène — souvent en compagnie de Shigeru Miyamoto ou de Reginald Fils-Aimé — respiraient la joie de vivre et l’amour de la création vidéoludique, mais en excluant la distance critique d’un regard extérieur, ces communication doivent nous inviter à la plus extrême prudence : ce qui s’y dit tient souvent autant de la légende dorée que de la réalité. On remarquera cependant avec un brin de désenchantement qu’à côté des discours promotionnels rapportés par de soi-disant journalistes, la parole « directe » de Nintendo semblait incomparablement plus riche, ce qui ne fait que souligner le peu de mordant de la presse vidéoludique en général.

D’ailleurs, ne soyons pas plus blasés qu’il ne le faut : aussi artificiel fût-il, le visage que nous montrait Iwata nous touchait. Parce qu’il nous parlait du jeu comme d’un amusement, bien loin du sérieux des bilans financiers ou de l’ultra-violence cynique à laquelle se limite trop souvent l’esthétique vidéoludique. Parce qu’il aimait profondément la création, et parce qu’il l’évoquait en connaisseur et en homme de terrain. Parce qu’avec son sourire jovial, avec son enthousiasme passionné, ce PDG aux airs de clown blanc qui brandissait des bananes et serrait la patte de Luigi donnait un visage humain à Nintendo.

C’est peut-être là qu’il faut chercher l’explication de notre tristesse. Si ses proches et ses collègues ont perdu un être cher, nous déplorons la disparition d’un personnage, qui au fil des années s’était fait sa petite place dans l’univers Nintendo. Ce n’est pas tout à fait comme si Mario ou Link étaient morts, mais un peu comme si, le cœur pincé, il nous fallait porter le deuil de Tingle ou de Toad, qu’on ne s’attendait pas du tout à voir nous quitter.

Vous nous manquerez, M. Iwata.

Il y a 4 Messages de forum pour "Le visage d’Iwata"
  • monpieddanstonplat Le 15 juillet 2015 à 00:54

    Bonsoir,

    "Si ses proches et ses collègues ont perdu un être cher" : je ne suis ni l’un ni l’autre, mais j’ai la haine quand même.

    Comme vous le soulignez en début d’article, la nécro est un exercice délicat (d’autant plus casse-gueule qu’il est quasi-inédit dans le jeu vidéo, comme vous l’expliquez aussi, ce qui est très bien vu si je peux me permettre). C’est pourquoi je m’excuse par avance des critiques que je m’apprête à claquer sans remords, bien planqué que je suis derrière mon pseudo.

    Mais j’avoue ne pas bien comprendre où vous voulez en venir : certes, la presse se répand en "hagiographies" relous (on dirait Steve Jobs, quoi), et ça peut donner envie de donner des coups de pompes dans l’icône. Certes, Iwata est aussi celui qui incarne ce qui est le plus communément reproché à Nintendo : l’attraction pour le "blue ocean" et le doigt d’honneur aux hardcore-gamers qu’on lui a (sans doute trop vite) associé. Certes, enfin, la boîte est d’un monolithisme agaçant, et on peut à juste titre se demander si ce décès aussi tragique qu’attendu (hélas) va changer quoi que ce soit à la guéguerre habituelle des oxymores vidéoludiques : l’innovation rétrograde de Nintendo VS le passéisme ultra-moderne des mastodontes en face (Sony et Microsoft).

    Tout ça est vrai. Mais on parle quand même d’un mec qui a pondu la Wii et la DS. Avant les smartphones, avant les free-to-play (rebaptisés en effet par lui "free-to-start" : ce con avait de l’humour, en plus), avant Internet ou presque. On peut estimer que le jeu vidéo s’est démocratisé grâce à Samsung ou Apple ; mais on peut aussi estimer que Nintendo a montré la voie. En fait, on peut presque se demander si ce site aurait eu une audience si Iwata était resté chez HAL.

    Lui accorder un peu de sympathie au prix de bizarres spéculations rhétoriques (disons que c’était Tingle ; quand Miyamoto y passera, ce sera Link ? et qui crèvera pour Mario ?) et s’émouvoir de ses pitreries communicationnelles (même brillantes) pour mieux lui dénier son rôle d’ambassadeur aux couilles hypertrophiées du jeu vidéo, je trouve ça injuste.

    Mais peut-être que l’émotion m’aveugle, que vous lui avez rendu l’hommage qu’il mérite, et que je crise juste parce que j’aurais tourné l’hommage en question différemment. Alors merci quand même pour ce papier. Iwata est mort, vive Nintendo \o/.

  • Martin Lefebvre Le 15 juillet 2015 à 12:55

    Hello monpied.

    Si j’ai commencé à écrire ce papier, c’est parce que je me suis demandé pourquoi j’étais ému par la mort d’Iwata, et pourquoi je n’étais visiblement pas le seul.

    Quand j’écris que c’est un peu comme si Toad partait, ou que je dis qu’on a perdu un personnage, ce n’est pas vraiment une métaphore : ce qui nous manque ce n’est pas la personne réelle que l’on ne connaît pas, ou même le dirigeant dont le bilan est discutable, mais bien Iwata le personnage public, le visage de Nintendo, qui nous était devenu sympathique.

    Sur le chef d’entreprise et le créateur, j’essaye juste de mettre un peu les choses en perspective. Il a des côtés admirables, mais à mon sens (je peux me tromper), son influence sur la création vidéoludique n’est pas du niveau de celle d’un Yokoi ou d’un Miyamoto.

    Après si on parle de sentiments, je crois que je préfère Tingle à Link. :)

  • BaptouFragile Le 17 juillet 2015 à 12:13

    Un message court pour vous dire que cette article m’a ému par sa justesse. C’était bien son but, éviter l’hagiographie pour comprendre qu’est-ce qui nous émeut dans cet événement et qu’est-ce qui a été perdu. Et je trouve votre article très réussi dans ce sens là, il m’a fait réfléchir et m’a fait comprendre beaucoup de choses.

  • Le 21 juillet 2015 à 18:32

    Merci pour votre article.

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