Fonds marins

Le chant du Guayaki

Pierre Clastres a passé un an à étudier les mœurs des Indiens Guayaki du Paraguay, dont il raconte les coutumes dans son classique de l’anthropologie, La Société contre l’Etat (Minuit, 1972). Chasseurs-cueilleurs nomades, les Guayaki sont organisés autour d’une stricte division sexuelle du travail, qu’on peut résumer par l’opposition de l’arc masculin et du panier féminin : tandis que les hommes chassent, les femmes portent, et les objets symboliques de leur rôle sont tabous pour un membre de l’autre sexe. La société Guayaki est pourtant beaucoup plus féministe et éminemment plus complexe qu’on ne pourrait le croire au premier abord.

C’est d’abord que chez les Guayaki, les hommes sont bien plus nombreux que les femmes. Aussi la condition du mâle est-elle toujours instable : les femmes n’hésitent pas à prendre un amant ou un second mari, ce que la coutume (et la survie d’une société à la démographie très faible) l’oblige à tolérer, mais non sans mal. Ensuite, autre contrainte sociale qui pèse sur les chasseurs, un tabou les empêche de manger la viande d’un animal qu’ils ont tué, sous peine d’être frappés de pané, le mauvais œil. Ils doivent donc nourrir leurs semblables, et être en retour nourris par eux. Ces règles assurent selon Pierre Clastres l’essentiel d’un maillage de relations qui seul permet aux Guayaki de maintenir leur société.

Pierre Clastres

Seulement, les hommes vivent parfois mal cette nécessité sociale, qui les oblige à partager leur femme et à se dépouiller du produit de leur chasse. Frappés de mélancolie, empreints d’amertume, il leur faut un exutoire pour accepter leur sort. Cet exutoire, c’est le chant.

Tandis que les femmes chantent de manière rituelle, et que leur chant évoque les pleurs et les gémissements sans qu’elles en soient le moins du monde affecté, les hommes chantent seuls, égoïstement renfermés sur eux-mêmes. Clastres note que les paroles sont quasiment incompréhensibles, inarticulées. Mais en prêtant l’oreille, l’ethnologue comprend que ce qu’improvisent les hommes, c’est un éloge de leurs prouesses.

Un chasseur et son arc

L’homme parle à peu près exclusivement de ses exploits de chasseur, des animaux qu’il a rencontrés, des blessures qu’il en a reçues, de son habileté à décocher la flèche. Leitmotiv indéfiniment répété, on l’entend proclamer de manière presque obsessionnelle : cho rö bretete, cho rö jyvondy, cho rö yma wachu, yma chija : « Je suis un grand chasseur, j’ai coutume de tuer avec mes flèches, je suis une nature puissante, une nature irritée et agressive ! »Et souvent, comme pour mieux marquer à quel point est indiscutable sa gloire, il ponctue sa phrase en la prolongeant d’un vigoureux Cho, cho, cho : « Moi, moi, moi ».

La Société contre l’Etat, « L’arc et le panier », p. 97

A quoi rime cette histoire d’Indiens ? Il pourrait s’agir de montrer que l’ethnologie nous offre un fascinant éventail de cultures, et de regretter que le jeu vidéo nous entraîne toujours sur les sentiers battus de la fantasy à l’occidentale, au lieu de s’inspirer de coutumes plus exotiques. Mais les Guayaki, dans leur pratique du chant, sont-ils si exotiques qu’on pourrait le croire au premier abord ? On pourrait, à moitié sérieusement, les considérer comme les inventeurs du gangsta-rap, qui se vautre dans l’égo-trip façon Booba. Mais cela ne reviendrait-il à réduire « l’indigène » des banlieues à un « primitif » sur un mode post-colonial ?

Femmes au panier

On pourrait aussi imaginer une lecture sous l’angle du partage des sexes, transposable au jeu vidéo : l’autocélébration du mâle chasseur expliquerait alors la fascination masculine pour les jeux guerriers, tandis que les femmes ont d’autres préoccupations. Celles-ci s’adonneraient tout naturellement à des jeux « panier » (puzzle-games, objet cachés…), et de manière plus générale, on chercherait à retrouver le chant larmoyant des femmes Guayaki dans les telenovelas sentimentales… Mais ce serait aller vite en besogne, et oublier que la distinction des sexes n’est pas partout aussi tranchée que chez les Guayaki. Si les pratiques agonistiques et l’auto-célébration ont quelque chose de masculin, elles n’échappent pas pour autant aux femmes, notamment dans les sociétés occidentales, où si les différences entre les sexes persistent, elles sont largement moins nettes (encore que pas toujours favorables aux femmes, malheureusement). En somme, l’homme Guayaki peut surtout servir de modèle pour décrire la confrontation aussi nécessaire que difficile à vivre entre le moi et la structure sociale qui impose des compromis.

Le chant des Guayaki ne correspondrait-il pas à un besoin fondamentalement humain d’auto-valorisation, pour résister aux contraintes d’une société que la survie oblige l’individu à accepter, même si elle lui pèse ? En ce sens, leur chant est le mien, le nôtre. Car enfin, joueurs ou joueuses hardcores, que faisons nous d’autre que de répéter, des heures durant et manette en main, notre habileté ? Produit d’une technologie hyper-développée, le jeu vidéo satisfait un besoin de catharsis des plus simples. Rentrer d’une éreintante journée de travail, mener une vie de famille, payer les factures, et le soir venu se retrouver seul face à soi-même, et par le truchement d’une machine, s’adonner à l’autocélébration, que ce soit en multipliant les kills dans Call of Duty, en triomphant des plus ardus passages d’un Mario, en pliant sous notre coupe l’univers d’un Skyrim, ou seulement en écoutant les niveaux, les médailles et les récompenses pleuvoir sur nous et nous affirmer à quel point nous sommes héroïques, de « grands chasseurs », des « natures puissantes » et « agressives ». Nous avons remplacé les flèches par les heures de bureau, et nous agitons un fusil de pixels au lieu de chanter, voilà la seule différence.

Cho, cho, cho : Call of Duty Modern Warfare 3

Moi-même, cho, cho, cho, « j’ai coutume de tuer » les ennemis que Dark Souls met sur mon chemin, bientôt je triompherai et j’atteindrai la Terre sans mal. Quand je jouais à Deus Ex : Human Revolution, cho, cho, cho, j’étais le plus rusé et le plus efficace des chasseurs. Fantôme de polygones, je me glissais derrière mes ennemis, que j’étourdissais deux par deux, invisible et dangereux, et je ne manquais pas de me regarder faire, et à chaque reprise, cho, cho, cho, je souriais et il m’arrivait même d’agiter le poing pour exprimer à quel point, moi, moi, moi, j’étais d’une force renversante, ahurissante, capable de déplacer le poids du quotidien.

Il y a 18 Messages de forum pour "Le chant du Guayaki"
  • glm Le 3 janvier 2012 à 15:37

    hé hé, bien senti cet article

  • Simon Génessier Le 3 janvier 2012 à 18:02

    C’est ce qui fait que je me considère comme un pilote de course hors pair alors que je conduis une 106 depuis dix ans. :D

    Merci pour ce fort sympathique texte.

  • Alexis Bross Le 3 janvier 2012 à 23:41

    @David Barbosa : j’ai bien ri lorsque j’ai lu ta réponse ! Je crois que je me suis reconnu en elle.

    C’est un très bel article, j’ai toujours été friand de l’aspect "anthropologique" (si je peux employer ce terme) des jeux vidéo. Cela nous prouve bel et bien que, les derniers loisirs technologiques des civilisations les plus évoluées peuvent avoir des traits on ne peut plus commun avec des pratiques de sociétés dites "primitives", nous assurant finalement que, au final, nous partageons des traits communs, pour ne pas dire universels, quelque soit la société, l’époque, le lieu, les préoccupations.

  • Laurent Le 4 janvier 2012 à 09:44

    Le rapprochement est en effet très bien vu. Perso quand j’ai des états d’âme à la con, je me fixe des défis comme débloquer tous les succès de tel jeu, et j’avoue qu’à chaque pop-up "achievement unlocked", je serre le poing tel Stefan Edberg après un service-volée victorieux sur le central de Wimbledon.

  • Tonton Le 4 janvier 2012 à 16:33

    "Il existe des papillons jaune citron ; il existe également des Chinois jaune citron. En un sens, on peut donc définir le papillon : Chinois nain ailé d’Europe centrale. Papillons et Chinois passent pour des symboles de la volupté. On entrevoit ici pour la première fois la possibilité d’une concordance, jamais étudiée encore, entre la grande période de la faune lépidoptère et la civilisation chinoise.
    Que le papillon ait des ailes et pas le chinois n’est qu’un phénomène superficiel. Un zoologue eût-il compris ne fût-ce qu’une infime partie des dernières et des plus profondes découvertes de la technique, ce ne serait pas à moi d’examiner en premier la signification du fait que les papillons n’ont pas inventé la poudre : précisément parce que les Chinois les ont devancés.
    La prédilection suicidaire de certaines espèces nocturnes pour les lampes allumées est encore un reliquat, difficilement explicable à l’entendement diurne, de cette relation morphologique avec la Chine" Robert Musil, "Esprit et expérience. Remarques pour des lectures réchappées du déclin de l’Occident", in Essais, traduits de l’allemand par Philippe Jaccottet, Paris, Editions du Seuil, 1984, p. 100

  • Martin Lefebvre Le 4 janvier 2012 à 16:45

    J’imagine qu’on a les Karl Kraus qu’on mérite. :)

  • Alexis Bross Le 4 janvier 2012 à 19:27

    Déjà, il n’existe pas de Chinois jaune citron.

    Je sors.

  • Karlat Le 5 janvier 2012 à 10:34

    Superbe article, mais juste une petite remarque :

    Les Guayaki partent s’isoler pour faire une auto-louange par le chant de leurs exploits accomplis durant leur journée de travail. Ok. Moi quand je rentre du travail, que je lance Team Fortress 2, et que je me retrouve premier de la map (wouhouu) ; je me sens puissant pour ce que j’ai accompli dans le jeu, mais aucune valorisation à posteriori de ce que j’ai fait durant ma journée de travail.
    Pour moi ça souligne la forte déconnexion qu’il y a dans le monde occidental/capitaliste entre le travail qu’on fait et ce qu’il apporte à la société (je veux dire que même si il y a un lien, on ne le ressent pas). Pas de ça dans une société ou l’on chasse pour se nourrir (et d’autant plus quand la nourriture que l’on a durement obtenue est donnée à autrui par interdiction de la manger soi-même).

    Bref, c’est la problématique éternelle du petit tas et du gros tas d’êtres humains quoi.

    Alors voila : je suis d’accord avec tout ce qui est dit dans ce texte, et justement je trouve que ça soulève des questions qui méritent d’être approfondies.

    SUGGESTION : Un dossier GUAYAKI/ANTHROPO/ETHNO/SOCIETE PRIMITIVE sur Merlanfrit......

  • Martin Lefebvre Le 5 janvier 2012 à 11:50

    Ta remarque est très juste Karlat, et évidemment que comparaison n’est pas raison. Je ne prétends bien entendu pas que nous soyons des Guayaki, ou que le gène hardcore gamer proviendrait du Paraguay. Donc je ne sais pas si la comparaison gagnerait à être trop approfondie, elle est plus une métaphore qu’autre chose.

    Après dire qu’on ne joue pas le soir ce qu’on a fait la journée au travail, c’est un peu plus compliqué que ça... On dit souvent que les RPG par exemple, et les MMO en particulier, ont quelque chose d’une idéalisation du travail salarié... Tu travailles (farmage de quêtes), tu as ta récompense (les XP, le loot). Eh, ce n’est sans doute pas innocent si l’expression "welfare epics" s’est généralisée pour désigner dans WoW les objets épiques qu’on pouvait se procurer aisément, assimilant les joueurs qui les avaient à des chômeurs bénéficiant de prestations sociales...

    Pour ce qui est des shooters, je pense que le lien avec le monde du travail, les valeurs sociales, se fait au niveau de l’idée de compétition... Mais les CoD intègrent aussi du leveling à leur online, donc une dimension farming...

  • DrNoze Le 6 janvier 2012 à 12:41

    Superbe, le genre d’article qui fait vraiment plaisir à lire. La comparaison entre le chant Guayaki, l’egotrip hip hop et le JV est délicieuse. Merci pour ça !

    Quand au petit freestyle sur le dernier paragraphe, c’est du bonbon ^^

  • BlackLabel Le 8 janvier 2012 à 22:30

    Martin Lefebvre : Tandis que les femmes chantent de manière rituelle, et que leur chant évoque les pleurs et les gémissements sans qu’elles en soient le moins du monde affecté, les hommes chantent seuls, égoïstement renfermés sur eux-mêmes. Clastres note que les paroles sont quasiment incompréhensibles, inarticulées. Mais en prêtant l’oreille, l’ethnologue comprend que ce qu’improvisent les hommes, c’est un éloge de leurs prouesses.

    Un éloge, ou alors une manière de se remonter le moral. Le fait qu’ils marmonnent est d’après moi moins l’expression de l’ego que sa réparation par la rumination. Par contre ils se réparent sur des exploits réels, là où les joueurs... leurs exploits restent virtuels. Quand on s’en sert pour se guérir, le jeu vidéo n’est pas une catharsis, mais une fuite, un apaisement éphémère, et le mal demeure.

  • Martin Lefebvre Le 9 janvier 2012 à 21:38

    Oui, ils se remontent le moral, ils se réparent comme tu dis.Clastres explique qu’ils emploient le langage comme espace de liberté. "Ce n’est pas en vain que les hommes choisissent pour hymne de leur liberté le nocturne solo de leur chant. Là seulement peut s’articuler une expérience sans laquelle ils ne pourraient sans doute pas supporter la tension permanente qu’imposent à leur vie quotidienne les nécessités de la vie sociale".

    J’ai tout de même l’impression, distante mais tenace, de retrouver mon expérience de joueur là-dedans. Et d’ailleurs, de même que les Ache-Guayaki détournent l’outil social du langage contre la contrainte sociale, je détourne l’outil de productivité (l’ordinateur) et les stratagèmes de la vie sociale par le jeu. Encore une fois, comparaison qui vaut ce qui vaut, et qui n’est pas stricte équivalence, mais qui me semble intéressante à relever.

    Les exploits des Guayaki, c’est quoi ? Chasser le coati, le tatou, gagner sa croûte, pas plus. Un peu comme on gagne la notre au boulot.

    Je viens de commencer un autre livre de Clastres consacré aux Guayaki, dans lequel il note à propos de ces chants que les Guayaki ont beau se considérer individuellement comme de parfaits chasseurs, ils ne se voient pas comme les meilleurs chasseurs.Donc ils gardent une forme de modestie, que nous n’avons pas toujours.

  • Karlat Le 11 janvier 2012 à 19:12

    Merci pour ta réponse, ça éclaire pas mal.

    Le coup de l’idéalisation du travail salarié avec le mmo je trouve ça très juste, pour le FPS et la compétition peut être un peu moins (mais ça doit être parce que je joue beaucoup à Team Fortress 2 et que je le considère à part).

    C’est sur qu’y a peu d’articles consacré à la question du "pourquoi jouer" sur le site, du coup dans l’élan de la question que je me posais, je me retrouve à en réclamer plus (un peu comme un enfant pourri gâté 10 jours après Noël...)

  • BlackLabel Le 14 janvier 2012 à 23:37

    Martin Lefebvre

    Tu as lu René Girard ? "La Violence et le Sacré" pourrait t’intéresser.

  • Martin Lefebvre Le 15 janvier 2012 à 08:54

    Non j’ai pas lu René Girard. Mais une collègue m’en causait récemment... Par contre en le googlant vite fait, sa pensée m’attire pas plus que ça.

    Qu’est-ce qui pourrait m’intéresser dans "La Violence et le Sacré" ?

  • BlackLabel Le 17 janvier 2012 à 06:49

    Le décryptage des rituels dans les sociétés primitives. Et google peut difficilement résumer sa pensée, ce qui est intéressant c’est de la voir appliquée sur des sujets.

  • Martin Lefebvre Le 17 janvier 2012 à 10:41

    Oui oui je comprends bien que c’est pas en le Googlant que je vais le lire, mais j’ai eu l’impression que sa pensée est elle-même un peu religieuse... C’est pas trop ma came a priori, et c’est pas comme si j’avais l’énergie de lire tout ce que je devrais. :)

  • BlackLabel Le 22 janvier 2012 à 22:43

    Martin Lefebvre # Le 17 janvier à 10:41
    Oui oui je comprends bien que c’est pas en le Googlant que je vais le lire, mais j’ai eu l’impression que sa pensée est elle-même un peu religieuse...

    J’ai hésité à le lire pour la même raison. Après l’avoir lu, j’ai pris conscience que j’avais de gros préjugés d’athée sur la religion. La plupart des athées sont comme les croyants, ils ne savent pas du tout de quoi ils parlent.

    Selon moi tu te prives d’un auteur fondamental. Moi il m’a ouvert des perspectives, a répondu indirectement à des questions que je me posais depuis longtemps. Et je peux te dire aussi que rien n’est imposé, tu peux très bien ne pas le suivre sur la fibre religieuse et tirer quand même des enseignements.

    C’est à toi de voir ;)

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