Underdogs Z Edition

Demolition Girl

La belle est la bête

Il vaut mieux avoir des remords que des regrets.

En regardant derrière soi, il arrive souvent que l’on voit une pile de souvenirs qui laissent une sensation d’inachevé, le tout donnant à la vie un arrière-goût de ratage. Pour certains cela sera un projet qui aurait pu changer le monde, un exploit sportif raté à une demi-seconde, ou une construction artistique trop longtemps procrastinée.

Ce matin là, je me suis levé en me disant « Je n’ai jamais fini Demolition Girl, au final. ».

Et si vous saviez ! Des jeux pas finis, ce n’est pas ce qui manque dans mon passif. Laissez-moi vous parler de ces hontes que tout retrogamer garde en lui ! Les miennes sont gratinées : je n’ai jamais été fichu de finir Super Mario Bros. (du moins, sans utiliser de savestates... j’emmerde ces foutues tortues lanceuses de marteau), ni même le premier Half-Life (abandonné à Xen, plus par manque d’intérêt que difficulté). Et sur Gameboy, les 200 lignes de Tetris, vous croyez que j’y suis arrivé ?

Mais ce matin là, en me réveillant, c’est à Demolition Girl que je pense. À cette idole japonaise aux jambes interminables, à son regard ingénu, à ses seins gargantuesques, à ses fesses qui font penser à la Géode, et à ses poulpes volants qui osent lui vouloir du mal.

Honteusement, j’ai pris mes dispositions. J’ai commencé par chercher le CD, en cachette. Puis, j’ai attendu. Attendu jusqu’au moment libérateur où ma chère et tendre m’a annoncé qu’elle passerait plutôt la soirée chez elle finalement ce soir.

Quelle réaction croyez-vous que j’ai donc eue ? Ai-je jubilé à l’idée de retrouver ma géante virtuelle ? Non. L’heure était grave. Je devais finir ce foutu jeu. Il n’y aurait pas de plaisir. Juste une guerre menée de front, et, je le savais par mes quelques vagues souvenirs, une guerre difficile à mener parce que ce jeu n’est pas que racoleur, il est aussi mauvais. Musique insipide, graphismes quelconques, et surtout une maniabilité digne de la torture. Ma théorie personnelle est que ce jeu a été programmé par un ancien joueur de Street Fighter II qui n’avait qu’un seul doigt, et qui cherchait ainsi à se venger de la société.

Le soir tombe. Je suis seul chez moi. J’avale rapidement un morceau. L’heure est là. Le doute aussi. Vais-je supporter cette torture ? Je me souvins d’une solution, d’un moyen, d’un homme apte à m’aider. Je descends la rue, croise mon vieil ami du regard. « Bijouuuur », me dit-il, en voyant poser mon jus d’orange et ma bouteille de rhum sur le comptoir. Je remonte chez moi. Cette fois, je n’ai plus d’excuse.

À nous deux.

Premier niveau, premier verre.

J’avale ma boisson pendant le loading. J’appuie frénétiquement sur Start. Le jeu me demande si je veux créer un fichier de sauvegarde sur ma console. Et je pense aux générations futures. Je m’imagine, quadra, quinqua. Mes enfants dépoussièrent la PlayStation 2, explorent ma memory card, mon fils boutonneux en voyant la sauvegarde de Demolition Girl me regarde et demande « Papa, c’est quoi ça ? ». « Ça, mon fils, c’est une chose que l’on n’apprend pas dans les livres d’Histoire, et qui mérite d’être oubliée à jamais. ».

Non, c’est plus simple de ne pas créer de sauvegarde. Ça sera bourré et sans filet. Humilions ce jeu. Chacun son tour, après tout.

Une courte séquence d’introduction me rappelle les bases d’une histoire que je ne connais que trop bien : une idole japonaise, une plage, une séance de shooting, le crabe extraterrestre qui lui pique le doigt et la fille qui se transforme en nana de 150 mètres de haut. Bref, l’accident bête qui peut arriver à tout le monde.

Le gameplay arrive enfin. Mon hélicoptère décolle. Auparavant, j’aurais pu choisir quelques accessoires pour varier mes armes. Derrière le racolage, le jeu sous-entend une composante ainsi stratégique. Mais ça ne prend pas avec moi. En plus j’ai l’intention d’être bourré d’ici peu. Je prends des trucs au hasard : une bombe, un bol, et un gâteau. Okay, what ?

Un écran s’affiche me montrant les contrôles. Ils sont horribles. Gâchette pour tirer et locker, triangle pour gagner en altitude, croix pour descendre. Les deux autres boutons pour aller à droite et à gauche et le stick qui ne sert à rien d’autre que vous foutre la gerbe en orientant à la fois l’hélico et la caméra.

On me briefe.

Ma première mission est de mesurer la nana pour évaluer son pouvoir de destruction.

Particulièrement, on me demande de mesurer son cul et ses nichons.

SIR YES SIR !

Je m’approche de la jeune fille, mais pas trop. Quand il s’agit d’aller tout droit, ça va. Tant que je ne tourne pas, je n’ai à craindre ni des contrôles ni de mon rhum. Les quelques secondes que dure l’approche, j’observe l’étonnante créature. Que fait-elle ?

Visiblement quand on est une idole en maillot de bain et qu’on mesure soudainement 150 mètres de haut, on ne peut faire que les choses suivantes :
- tourner la tête à droite et à gauche
- faire un tour sur soi même
- courir en agitant les bras comme une conne
- Pousser des petits cris du style « oooh » « aah ? » « ohhhh.... » , « hihihi ! ». Le jeu n’a pas du coûter cher en traduction. D’ailleurs, les cutscenes ne sont pas doublées dans la version PAL/US. Pour gagner de la place et réduire le jeu sur un CD au lieu d’un DVD, les séquences en pré-calculé ont même été carrément remplacées par des screenshots de celles-ci.

Ca y est ! Les seins, je les vois ! Je m’en approche ! Seigneur, ils sont énormes et moi je suis si petit ! Bon Dieu ! Si elle voulait, elle pourrait choper mon hélico et s’en servir comme tampax ! Comme c’est excitant !!! Du self-control, du self-control ! Un indicateur en bas de l’écran me rappelle où sont les seins. Des fois que ce jeu destiné aux Otakus soit en fait la première rencontre pour eux avec une femme... Demolition girl aurait-il une vocation éducative ? Je me stabilise. J’appuie sur R2. J’attends.

« BREAST DATA ACQUIRED ! » Je fais progresser la science. Vite, le cul maintenant !

Je répète l’opération autant de fois que nécessaire. Lorsque j’ai acquis les données fondamentales, ma mission est accomplie.

Deuxième niveau, deuxième verre.

Lors du niveau précédent, j’avais déjà commencé à lutter avec les contrôles. L’impossibilité de gérer la caméra dans ce genre de jeu où l’on doit faire des manœuvres AUTOUR d’une cible fait que vous naviguez en permanence en aveugle. Si vous voulez aller dans son dos, alors vous ne savez pas à quelle distance vous êtes lorsque vous avez fait votre dépassement.

Pas de bol, cette deuxième mission reposera intégralement sur cette problématique.

Grâce à mes données biométriques de la plus haute importance, les scientifiques ont pu deviner la dose nécessaire de sédatif pour capturer et endormir l’étonnante créature. Mon hélicoptère, habituellement équipé pour faire la guerre est pour l’occasion transformé en marchand de sable. Qu’il est beau, avec ses immenses seringues à la place des missiles !

Cette mission, comme toutes les autres, est en temps limité. Mais cette fois-ci en plus d’un temps global pour accomplir mon objectif, la partie du corps que je dois atteindre avec les seringues change toutes les 15 à 30 secondes et ce de façon complètement aléatoire... Voilà qui n’a aucune logique, mais on est plus indulgent après deux verres. Il faut donc zigzaguer autour de la grande bête, pour aligner rapidement le viseur sur la cible du moment et marteler R1 pour faire monter une jauge de sommeil. Après avoir reçu la bonne centaine de seringues nécessaires (où sont-elles stockées ?), bien sûr dans les fesses et les seins le plus souvent, la demoiselle tombe au sol.

Je ne sais pas si elle souffre, déjà que je fais la gueule pendant les prises de sang...

Mais au diable la souffrance !

Troisième verre, troisième niveau, premiers vertiges.

Les sanglots longs des électrons de l’atome percent mon coeur d’une langueur mégatonne. Tout suffocant et blême quand sonne l’heure H, je me souviens des jours anciens... et je flashe. -Philippe Ulrich, Commander Blood.

La mission suivante me fait parcourir un frisson le long de l’échine. Ça n’est pas le froid, c’est l’horreur à venir. Je me souviens. Je flashe. C’est ici que j’ai échoué, la fois dernière, en plein milieu d’un déluge de bombes.

« Il semblerait que des poulpes de l’espace soient en train d’attaquer les hélicoptères transportant la femme géante. »

Je me souviens des jours anciens, et j’ai un flash. J’avais été parfaitement infoutu de contrôler mon avion de chasse la fois dernière, et je n’avais jamais passé cette mission. Cette fois-ci je prête plus attention aux commandes. Tiens, il y a un système de lock. Je l’avais vu, ça, la fois dernière ?

Cette fois-ci, c’est un avion de chasse que je contrôle. Je dois abattre plusieurs dizaines de créatures pour que le jeu considère la mission réussie. Lorsque je m’approche d’elles en tournant autour de la jeune femme, la PS2 tourne au ralenti. L’Emotion Engine n’arrive pas à afficher toutes ces rondeurs polygonées. En plus, y’a des boob physics, vous savez ? C’est comme qui dirait la cerise sur le gâteau de lait, ou le téton sur le nichon si vous préférez.

L’alcool fait que je sens ma conscience, mon appréciation de la réalité, s’altérer. Je décide d’opter pour une stratégie simple cette fois-ci : je vais foncer dans le tas et appuyer sur tous les boutons.

Pendant que ma créature sommeille, imperturbable, et rêve d’anges et de princesses, il y a des explosions. Ça chie, bordel, ça chie ! J’entends les hurlements de mes ennemis, je vois leur sang couler, et leurs cadavres octopédiques fondre en morceaux dans les océans. Les larmes, le sang, la VENGEANCE ! Je n’ai aucune idée de ce que je fais, mais je suis précisément en train de le faire.

De manière parfaitement aléatoire, je réussis. Je suis maintenant plus loin que je n’ai jamais été, uniquement avec la force de mon instinct enivré.

Est-ce cela que Luke Skywalker a ressenti quand il a débranché ses appareils lors de l’attaque de l’Étoile Noire ?

Quatrième niveau, quatrième verre. Plus rien n’a d’importance.

Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens. -Arnaud Amaury.

Mystérieusement, après ma réussite, ma géante amie est tombée tout de même à l’eau et a été récupérée par les poulpes géants. L’un d’entre eux a décidé d’élire domicile sur sa tête. Soit.

On me demande de lui péter la gueule.

Je sais faire ce genre de chose. C’est d’une tristesse absolue, mais oui, péter la gueule à des extraterrestres dans un jeu je sais faire. Alors que mesurer des nichons en hélicoptère, j’avais beaucoup moins d’expérience, vous savez ? Je ne devrais pas a priori m’inquiéter. Pourtant, mes premiers échecs surviennent lors de ce chapitre.

Encore une fois, la principale difficulté provient du fait que l’on n’a qu’une vague conscience de ce que l’on est en train de faire (et avec quelques grammes dans le sang, je vous raconte pas). La jeune femme peut se prendre tous les missiles dans la tronche qu’elle veut, ça ne change rien. Par contre, il faut atteindre l’alien qui lui sert de chapeau. Et s’il est possible de verrouiller cette cible, les missiles ne touchent mystérieusement qu’aléatoirement. Parfois même, ils semblent toucher mais la barre de vie du monstre ne descend pas.

Pis encore, tout en menant l’attaque, il faudra faire des manœuvres d’évasion : l’alien n’hésite pas à vous envoyer des missiles (qui sortent... d’où ?) , mais surtout, la jeune femme est possédée. Elle en a après vous. Ses yeux tirent des lasers ! Ses mains font des kamehamehas dévastateurs qui vous contraignent à prendre de l’altitude et à détaler !

Enfin, c’est horrible ! Cette créature n’est plus elle-même !

Mais échec après échec, je doute. Et si mon succès du dernier niveau n’était qu’un coup de chance ? Je ne peux par contre me résigner à abandonner ma chère et tendre. La quatrième tentative sera la bonne. Le monstre flasque quitte la tête de mon immense amour.

Cinquième Niveau, cinquième verre, les lignes droites n’existent plus.

La route, elle est faite pour bouger, pas pour mourir. -Jean-Pierre Raffarin

Je repose mon verre. Je n’ai pas eu le temps de comprendre ni pourquoi ni comment mais le ciel est orangé, et je suis dans un tank en plein milieu de l’autoroute.

Bon, c’est quoi encore ce bordel ?

Apparemment, ma bien aimée est en train de foncer sur Tokyo. Un ordre radio me parvient : je dois l’empêcher de faire un massacre. Pourquoi en ferait-elle un ? Aucune idée. En tout cas elle court ! Au ralenti, mais elle court !

Je la poursuis dans mon char. Je comprends vite que j’ai tout intérêt à rester au milieu, là où sur toute autoroute normalement constituée est censé se trouver un terre-plein ou du moins une barrière de sécurité. Je tire dessus. Parfois, elle s’arrête et me jette un gros caillou ou un autobus que je suis obligé de détruire.

Pourquoi ne me marche-t-elle pas dessus ?

Une question qui restera sans réponse. De même que la casserole qui lui tombe sur la tête quand j’utilise le bouton « arme spéciale » et la paralyse quelques secondes.

C’est donc à ça que servait cette commande ?

Je passe le niveau aisément, celui-ci ne nécessitant qu’une surveillance de ce que j’ai devant moi de temps en temps pour ne pas voir mon tank détruit par la rare Clio qui déciderait de rouler au milieu de la route. L’alcool s’empare de moi, de mes pensées, de mes mains. Même si logiquement il suffit de ne plus toucher au stick, maintenir cette ligne droite me paraît un effort quasi insurmontable. Pourtant, je triomphe : en quatre minutes chrono, Tokyo est évacuée entièrement.

Chose amusante, même si pour compléter le niveau il suffit de survivre un certain nombre de secondes, le score calculé à la fin prend en compte le temps que vous avez mis pour... finir le niveau.

Ça n’a aucun sens, c’est parfait. Passons au dessert.

Sixième et ultime niveau, dernier verre avant la fin du monde – Tout n’est que nuit et brouillard.

… Et mourir, c’est pas facile. -Nicolas Sarkozy

Je reviens en titubant des toilettes. Comment diable tout cela peut-il finir ? Comment une histoire d’ingénue géante contre la volonté manipulatrice de poulpes extraterrestres peut-elle trouver une fin heureuse ?

« On ne sait pas trop comment, mais les poulpes extraterrestres sont revenus.  » annonce la télévision. Soit. Les médecins ont également développé un vaccin apte à rendre à la jeune femme ses proportions normales. Et devinez qui doit l’injecter ?

Pendant que la créature cherche à rejoindre le poulpe en haut du gratte-ciel qu’elle escalade en se prenant pour un King Kong à la peau lisse, je dois esquiver les attaques du monstre. Droite ! Gauche ! Droite ! Gauche ! Pendant ce même temps, je dois viser la jeune femme pour lui jeter mes seringues de vaccination ! Et cela fonctionne. Petit à petit, la voilà qui rapetisse. Maniant l’esquive et le soin, je parviens à rendre à la créature sa taille normale. Elle est alors sauvée par un autre hélicoptère qui vient la récupérer.

Mais ma mission comporte une deuxième phase. Je dois abattre son tortionnaire et sauver l’humanité de... de trucs géants j’imagine. Hélas, les choses ne se passent pas toujours comme on le désire. Je me fais rapidement abattre. Non sans avoir compris, cette fois, la tactique à adopter pour le vaincre. Le jeu me propose de recommencer la mission. Et, chers amis, vais-je vous décevoir à nouveau ? Vais-je au moins vous surprendre ? Croyez-le ou non, mais j’ai posé le pad, et j’ai éteint la console.

Pour moi, ma tâche était accomplie. Ma demoiselle était en sécurité.

Mais surtout, parce que parfois, l’inachevé a du bon. Dans quelques années, peut-être, je ressortirai Demolition Girl, et ma bouteille de rhum. J’aurais, grâce à ma renonciation du soir, un prétexte pour cela. Je regarde l’heure, ces évènements, messieurs dames, se sont déroulés sur environ 50 minutes. Pendant cinquante minutes, je côtoyais une princesse en étant tour à tour pilote de tank, d’avion de chasse, et d’hélicoptère. Et j’ai vu des choses que vous autres lecteurs ne pourriez croire : des poulpes de combat fondant sur le corps d’une jeune femme pure et innocente, des rayons lasers perçant l’obscurité près de Tokyo... Tous ces moments se perdront dans le temps, comme des larmes... dans du rhum.

Il y a 8 Messages de forum pour "La belle est la bête"
  • Pierrec Le 23 octobre 2012 à 08:34

    C’était un plaisir, merci.

  • NaviLink Le 23 octobre 2012 à 10:19

    Merlanfrit qui parle des Simple Series, et en plus c’est une critique alcoolisée ? Merveilleux.

  • Depresso Le 23 octobre 2012 à 10:21

    Comment ai-je pu passer à côté de ce jeu ?

  • Alphajet Le 23 octobre 2012 à 13:30

    Magnifique chronique ! Les déboires alcooliques de l’auteur laissaient supposer que l’aventure durait plus que 50 minutes, mais on sait que le rhum est capable de bien des choses...

  • David Barbosa Le 23 octobre 2012 à 13:41

    Félicitations monsieur Mils. J’ai fait un run dessus après avoir récupéré le jeu par moyens détournés il y a quelques semaines, et je n’ai jamais passé le cinquième niveau (l’expédition en tank sur l’autoroute).

    Je sens que je vais faire un tour sur PrixMinistre...

  • Nano Le 23 octobre 2012 à 13:46

    Excelol !! \O/

  • Nexus5 Le 23 octobre 2012 à 14:18

    :slowclap :

  • Blob Le 23 octobre 2012 à 18:22

    Épique ! Merci !

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