Poisson frais

Final Fantasy X

L’autoroute du soleil

Alors que les fans attendaient de pied ferme un vrai remake de Final Fantasy VII, Square Enix est allé ressortir le dixième épisode de la série. Paresse ? Oui, mais pas que. En choisissant ce jeu, l’éditeur japonais a fait le pari de l’authenticité et du respect de l’œuvre originale.

Saga

On pourrait grossièrement voir dans la série Final Fantasy quatre époques bien distinctes, qui suivent la puissance des consoles : les épisodes NES (le I, le II et le III) sont avant tout des hommages aux jeux de rôles américains, plutôt obscurs et difficiles comme beaucoup de jeux de l’époque, et qu’il a fallu remettre surtout à jour graphiquement. En jouant à FFIII sur DS par exemple, le joueur d’aujourd’hui devra faire face à des absurdités de game design, presque classiques il y a trente ans, devenus aujourd’hui aberrantes.

Toujours aussi ravissante visuellement, l’époque SNES a gardé un charme qui touche encore au but : l’histoire d’amour du IV (très inspiré de Star Wars), le groupe uni et indivisible du V (et son twist central déchirant), la folle galerie de personnages du VI (et ses nombreuses sous-intrigues touchantes) qui est sans doute l’aboutissement de la série. On n’a jamais fait mieux, ou en tout cas pas aussi simplement.

Le troisième âge de Final Fantasy, celui de la claque graphique, est aussi celui qui a le plus mal vieilli. Non seulement les décors précalculés sont aujourd’hui difficilement lisibles sur des résolutions supérieures (pour plus de confort, il vaut mieux y jouer sur Vita), mais les sacrifices techniques sont les plus évidents avec des chargements sans fin et des combats mous qui ne supportent pas le 50Hz.

Ces trois jeux, par ailleurs bourrés de qualités [1], sont aujourd’hui ceux qui nécessiteraient le plus de travail pour être remis au goût du jour et les rendre accessibles à de nouveaux joueurs. Ressortir un jeu vidéo, tout comme un film, sert deux objectifs : satisfaire les fans et en créer de nouveaux. C’est ainsi que vivent les franchises.

Toucher à FFVII, VIII et IX forcerait donc Square Enix à repartir de zéro, ou presque. Ce faisant, ils dénatureraient l’expérience et repousseraient les fans, ceux qui parlent, ce qui gueulent sur les réseaux sociaux, ceux qui traversent des pays pour manifester sur la pelouse des créateurs. Les transformations et les innovations apportées à la saga, au fil du temps, n’ont cessé de mettre en rogne les nostalgiques et les amateurs de la première heure qui ont toujours un épisode favori.

Certains vont même jusqu’à dire que la série est morte après le VI, ou après le VII ou bien le IX. Qu’il ne peut rien exister après. Certains se sont forcés à voir dans Bravely Default (sorti en 2013 sur 3DS) une version modernisée de la série classique, alors que sous couvert de reprendre quelques mots et un peu de mythologie, il s’agit avant tout d’une nouvelle série. Ce qu’ils ressentent, c’est avant tout la nostalgie d’un jeu et d’une époque bien précise, où ils avaient le temps de jouer voire de rejouer à un JRPG. S’il y a un reproche que l’on ne peut pas faire à la série, c’est d’avoir fait du sur-place : chaque épisode a apporté une innovation, et celle de Final Fantasy X ne se trouve pas nécessairement dans son système mais dans son rythme.

Les grands remasters

Au fond, quelqu’un a eu une bonne idée chez Square Enix. En regardant le catalogue, et après avoir porté sur de nombreuses plateformes les six premiers jeux, les pontes se sont penchés sur la quatrième époque de Final Fantasy : le X et le XII sur PS2, le XIII sur PS3 et Xbox 360. L’opération de remaster était plus simple pour le X, bien évidemment parce qu’il est sorti il y a “seulement” une dizaine d’années mais aussi et surtout parce qu’il n’a pas besoin d’être radicalement modifié.

Le jeu apparaissait déjà l’époque comme un JRPG moderne et reste aujourd’hui capable de tenir tête aux titres "actuels". L’interface a été revue, notamment sur PSVita, mais son rythme est impeccable : combats rapides où l’on peut changer de personnage à la volée sans malus, système malléable qui permet de façonner son équipe plus ou moins à sa guise, informations claires et précises sur les éléments de magie ou sur les types d’ennemis…

La volonté de Final Fantasy X n’était pas de réinventer la roue ou d’être incroyablement créatif, il s’agissait d’offrir un épisode propre, net, carré. Le mot d’ordre est sans nul doute “accessibilité” : mettre à disposition du joueur une aventure claire et sans fioritures, qu’il pourra traverser sans problème majeur, et les structures du jeu, aussi bien narrative qu’architecturale, reprennent cette idée.

Dans les baskets d’un Candide qui découvre le monde qui l’entoure, le joueur est un témoin privilégié d’une aventure ultra balisée : une quête répétée tous les dix ans depuis un millénaire, qui traverse les mêmes chemins et rencontre les mêmes ennemis. Cette ligne claire, généralement absente des Final Fantasy à l’exception sans doute du V, a un prix, celui de la liberté du joueur ; le level design est d’une pauvreté affligeante, de longs couloirs qui font office d’autoroutes, déjà présentes dans la série bien avant le très décrié Final Fantasy XIII [2].

Même constat au niveau du système de jeu et de son fameux "sphérier" qui permet de plus ou moins diriger la croissance de son personnage en choisissant quelles statistiques améliorer ou quels sorts apprendre. S’il devient véritablement important de s’y intéresser pour les imposants boss optionnels en fin de partie, ce jeu dans le jeu fonctionne avant tout comme un Candy Crush avant l’heure : clinquant et coloré, il fait du bruit et provoque un feedback positif réjouissant. Hypnotique plus que profond, il s’agit d’une vraie récompense : un combat, quelques points, trois minutes dans les menus à chercher le prochain point à activer.

Les défauts cités ne sont pas discriminants ; ils participent simplement à rendre une excellente aventure plus lisse. Malgré sa superbe direction artistique (sublimée par la haute définition) FFX est un JRPG qui ne fait pas de vague, avec un casting Benetton : des jeunes, des vieux, des hommes faibles et des femmes fortes, une sorcière émo et un Polynésien balourd. Bref, on se croirait dans le dernier Tomb Raider.

Magnifiquement porté sur Vita et sur PS3, Final Fantasy X reste la meilleure porte d’entrée de la série, un jeu tellement accessible et apprêté qu’il n’est jamais repoussant. Paresse, oui bien sûr ; mais aussi besoin de relancer une franchise et de tester (encore !) la passion des Occidentaux pour les JRPG. Il y a quelques jours d’ailleurs, le président de Square Enix Yosuke Matsuda a tout simplement annoncé vouloir se concentrer de nouveau sur le genre et proposer des jeux faits pour des Japonais mais vendus à l’étranger au lieu de tenter de produire des jeux pour tout le monde. Comme quoi, parfois, ils nous écoutent.

Notes

[1] Je vous parlais du neuvième épisode il y a quelques mois.

[2] À chacun de trouver ça bien ou pas, j’ai déjà choisi mon camp...

Il y a 6 Messages de forum pour "L’autoroute du soleil"
  • cKei Le 4 avril 2014 à 17:54

    D’accord avec la presque totalité de l’article, en période de crise plus que jamais on se tourne vers les valeurs les plus rentables et simples à créer, plutôt que vers celles que le public demande mais qui constituerait un risque plus important.

    Concernant Bravely Default faut quand même bien comprendre que si c’est une nouvelle série, elle est bel et bien faite pour ressembler aux FF période nes/snes (à tel point que si ce n’était Square qui l’avait créé, on aurait pu crier au plagiat). Ce ne sont pas "quelques mots et un peu de mythologie" qui sont repris mais la presque totalité des concepts et du gameplay des vieux FF, FFV en tête, et *-bien- remis au goût du jour. Donc c’est bien logique que beaucoup de gens (dont moi-même) pensent comme ça, et on ne peut pas leur reprocher. Ce qui n’empêche que pour moi on a beaucoup trop tendance à en faire un nouveau messie par rapport aux qualités réelles du titre.

    Sur ta dernière remarque sur Matsuda, j’ajouterai que c’est peu ou prou ce qu’avait annoncé Compile Heart au travers de son label "Galapagos RPG" (voir l’article sur Legendra http://www.legendra.com/rpg/news-id...), qui avait beaucoup fait jaser chez les fans occidentaux. Donc bon les mecs veulent revenir à ce qui marchait très bien avant et que les fans demandent depuis des années, et ceux-ci trouvent le moyen de gueuler -_-

  • Martin Lefebvre Le 4 avril 2014 à 19:09

    Bravely Default, dans ses rêves il arrive à la cheville des FF classiques... C’est vraiment un imposteur ce jeu. Tout est affecté, rien n’est sincère, les combats sont d’un lourd... Quelle tristesse.

    J’aime bien FF X moi (et même le X-2), mais si je devais y rejouer j’ai peur que les combats me fatiguent vite. Le système est très bon, mais dans la version PS2 les anims mettent des plombes, ce qui casse complètement le rythme... J’ai cru entendre que ce point n’avait pas vraiment été revu...

  • DrLuthor Le 4 avril 2014 à 21:26

    MERCI de remettre à sa place FF X avec sa linéarité absolue, son sphérier très largement surestimé et son casting aussi original que celui d’un fps idSoftware.

    Me font bien marrer tous ces joueurs qui osent dirent que FF X est un bon FF mais cassent le XIII comme c’est pas permis.

  • Anthony Jauneaud Le 5 avril 2014 à 10:26

    @cKei : je n’ai pas assez joué à Bravely Default pour avoir un avis sur le jeu mais de ce que j’en ai vu, les mécaniques sont assez éloignées d’un FF classique — ne serait-ce que parce que le joueur a la possibilité de modifier les règles via des menus, ce qu’aucun FF ne fera jamais :D Mais je vais le faire un jour même si l’histoire à l’air d’être d’une nullité sans fond.

    @Martin : FFX reste un FF avec des tonnes de combats. Mais à vitesse normale, les animations sont toutefois plus rapides...

    @DrLuthor : J’aime quand on est d’accord.

  • OrcRys Le 5 avril 2014 à 12:59

    Au sujet d’un eventuel remake de FF VII, le problème viendrait de la manière dont square gérait leurs archives. La grande majorité des ressources (code, modèles 3d, sources sonores et musicales...) ont été perdues.

    Cela a d’ailleurs posé problème pour le port PC.

    Ils devraient donc absolument tout reprendre à zéro. Ce qu’ils ont fait pour les épisodes 1 à 6.

    A partir du 8 ou du 9, ils ont fait bien plus attention à leurs ressources, d’où la possibilité de les ressortir plus facilement.

    Explications sur un site qui a tenté de faire un remake :

    http://q-gears.sourceforge.net/inde...

  • Anthony Jauneaud Le 5 avril 2014 à 23:48

    Merci pour ce lien, qui est très enrichissant... et qui montre bien l’évolution du jeu vidéo depuis cette époque :)

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