Poisson frais

Little Inferno

L’Autodafé

A première vue, ça ressemble au jeu le plus chiant du monde.

AVERTISSEMENT : cet article contient quelques spoilers, ne lisez pas avant d’avoir joué si vous souhaitez ne pas gâcher les surprises du jeu.

A la manière de ces simulateurs de feu d’ambiance pour télévision, Little Inferno nous fournit notre cheminée personnelle qui sera pour ainsi dire le seul espace de jeu. On peut alors y brûler des trucs et des machins, tout ce qui nous passe sous la main et regarder le résultat : les objets se disloquent, certains crient ou explosent, cela produit des flammes de différentes couleurs, ou des effets parfois inattendus. Un plaisir hypnotique et un brin pyromane, qui s’essoufflerait vite s’il le jeu n’avait autre chose à proposer.

Ecrit et mis en musique par Kyle Gabler, l’auteur de World of Goo, Little Inferno possède le même ton mi-ironique, mi-mélancolique, et le même univers moderne fait de solitudes juxtaposées et de systèmes absurdes et désincarnés qui s’auto-entretiennent à l’infini. Ici, le climat est détraqué, il neige depuis aussi longtemps qu’on s’en souvienne. La Tomorrow Corporation propose aux enfants un « Little Inferno » individuel, qui est donc une petite cheminée dans laquelle on peut tout brûler pour se tenir au chaud, en attendant un hypothétique redoux. Mais — astuce — il faut d’abord acheter par correspondance les objets qui serviront à alimenter notre feu.

On reçoit des catalogues d’objets et on passe commande. Les objets brûlés rapportent de l’argent et on peut en acheter d’autres, et ainsi de suite. Le jeu propose une série de « combos » à réaliser, qui fonctionnent un peu comme des « achievements » : en brûlant certains objets ensemble on valide le combo et on obtient des timbres qui permettent d’accélérer les livraisons d’objets.

On a quelque chose qui en apparence ressemble à un bête jeu de « grind » : brûler toujours plus pour gagner toujours plus et acheter toujours plus d’objets à brûler… Et dans quel but ? Il n’y a pas de points, pas de chrono, pas de jauge de température. On peut allumer le feu autant de fois qu’on veut, on ne peut pas perdre, mais pas gagner non plus (même si le jeu a une fin). La démarche critique rappelle celle de Cow Clicker ou plus récemment du Curiosity de Peter Molyneux.

Ces deux expériences tournent autour des mécanismes des jeux dits « sociaux » qui reposent sur la répétition en boucle d’actions sans intérêt, motivées non par le fun mais par la promesse d’un futur meilleur item à débloquer. Cow Clicker nous promet une meilleure vache, Curiosity nous promet une nouvelle couche de cubes et tout au fond quelque chose de fantastique qui sera réservé à une seule personne. Cow Clicker voulait mettre en lumière l’ennui fondamental et l’anti-ludisme d’un tel système, mais l’expérience a tourné court lorsque des joueurs s’y sont réellement investis. Quant à Curiosity on ne sait pas très bien ce que Molyneux souhaite démontrer avec ça, mais toujours est-il que des milliers de gens détruisent des milliers de cubes en ce moment-même, espérant atteindre la prochaine couche, puis la prochaine…

Dans Little Inferno cependant, le joueur n’est pas abandonné à son statut de cobaye d’expérience de game design ou de théorie du jeu. Les objets que l’on achète pour les détruire sont des fragments de notre société, des choses personnelles, un souffle d’air du temps. Rien à voir avec la vache dorée qui est tellement mieux que la vache de base. Ici on brûle une carte de crédit, les antidépresseurs de Maman, des sushis surgelés ou même la Lune ou Internet. Certains objets sont faciles à brûler, d’autres provoquent un petit pincement au cœur. Le jeu propose par exemple de brûler nos propres documents personnels : il ouvre un répertoire de documents présent sur l’ordinateur et on peut importer une vraie photo. Dans mon cas, le répertoire ouvert contenait des copies de factures et de papiers d’identité, et de vieilles photos de famille – impression bizarre garantie.

En plus des objets commandés on reçoit aussi des lettres de différents personnages : le monsieur du bulletin météo, la dame de Tomorrow Corporation, mais surtout la petite voisine, elle aussi accro à la cheminée, avec qui une relation va se créer. On peut brûler les lettres ou les conserver, mais cela occupe une place dans l’inventaire. La voisine nous envoie un joli cœur en carton, faut-il le conserver ou l’utiliser comme combustible ? Ce qui commençait comme un gimmick narratif se développe petit à petit et devient une relation épistolaire à la Mary and Max. Deux êtres coincés chez eux, qui compensent la peur du dehors par de petites addictions et qui se soutiennent sans jamais se rencontrer. Dans le film une petite fille australienne mal dans sa peau écrivait à un New-Yorkais atteint du syndrome d’Asperger et le submergeait de questions sur le monde. Cette correspondance leur permettait d’évoluer, dans la souffrance, mais d’évoluer.

Mary and Max

De même dans Little Inferno, le joueur incapable de détourner son regard de la cheminée, tient le rôle de l’autiste. Petit à petit l’humain surgit au milieu du système et fait littéralement voler en éclats le « jeu social », avec un changement de perspective et une très jolie fin en forme de parabole. Contrairement à Cow Clicker ou à Curiosity qui se contentent de nous mettre dans la peau de l’âne qui court après la carotte, Little Inferno parle de tout ce qu’il y a autour de la carotte : l’ennui, la nostalgie, l’angoisse, l’envie, mais aussi les autres « ânes ». Faut-il brûler le « bon pour un câlin » ? Faut-il brûler Internet ? A vous de voir.

Il y a 7 Messages de forum pour "L’Autodafé"
  • Laurent Jardin Le 21 novembre 2012 à 10:48

    Ah c’est donc ça le jeu né de l’association World of Goo / Henry Hatsworth ? Ça donne bien envie.

    Intéressante l’évocation des jeux sociaux et de leurs mécanismes, c’est un truc sur lequel je réfléchis ces jours-ci, entre Zynga qui se casse la gueule et le jeu des Simpson auquel je joue sur mon iPod ^^

  • Sachka Le 21 novembre 2012 à 11:21

    Oui d’ailleurs il y a des clins d’œil aux deux jeux parmi les objets à brûler ^^

    J’avoue que je ne m’attendais pas du tout à ça au niveau gameplay, mais on retrouve bien l’ambiance particulière de World of Goo.

  • Pierrec Le 21 novembre 2012 à 11:55

    Le jeu ne me faisait pas du tout envie, et maintenant si. J’espère que je ne vais pas le regretter.

  • Pierrec Le 21 novembre 2012 à 11:58

    Ha oui...15 euros quand même...
    Je crois que je vais en rester à http://www.tedmartens.com/fireplace/ pour le moment

  • Sachka Le 21 novembre 2012 à 12:44

    Hah pas mal ^^ Oui je pense que Little Inferno est un peu cher, même s’il est super bien réalisé. Faut attendre une promo ou un bundle peut-être.

  • Manu Le 23 novembre 2012 à 00:32

    Je trouve ça assez dingue qu’un jeu comme cow clicker trouve des fans (et même, des "addicts"). Maintenant, je critique je critique mais je pense que je pourrais devenir assez rapidement accro à ce genre de choses. La plupart des jeux qui rendent addict fonctionnent sur un système similaire je trouve : on améliore ce qu’on a, et ensuite, il faut tout (ou presque) recommencer. C’est ce mécanisme que je retrouve sur League of Legends. C’est de la drogue ce truc, franchement j’aurais préféré ne jamais découvrir ce jeu. Bref, je suis chômeur et tout cela n’aide pas à faire son cv... Si vous l’êtes aussi, un conseil : ne faites pas comme quoi et cherchez du travail ! lol

  • Pierre Corbinais Le 23 novembre 2012 à 00:42

    Le cas de clow clicker est un peu spécial quand même. Je crois qu’aussi accro qu’aient pu être certains joueurs, il y avait toujours une part d’ironie dedans.
    Je sais que pour ma part, j’ai été un cliqueur fou pendant quelques semaines, et que j’y ai même dépensé 10-20€, pas parce que j’étais particulièrement accroc, mais juste par pu acte absurde, surréaliste ou je sais pas. Juste parce qu’en fait, c’est ça qui était drôle dans cow clicker. .

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