Poisson frais

Kerbal Space Program

Ground control to major Tom

Gloire à l’ingénieur de la NASA ! La hard science-fiction fait un retour remarqué dans la culture populaire. D’abord Gravity, puis Insterstellar et maintenant Seul sur Mars ... on n’avait pas vu ça depuis l’excellente trilogie martienne de Kim Stanley Robinson. Quant au jeu vidéo, il se joint bien entendu à la fête : son champion dans la catégorie s’appelle Kerbal Space Program.

Artisanat des étoiles

Les trois films cités plus haut ont en commun un amour du bricolage. Qu’importe si le matériel spatial et la planification des missions sont le fruit d’années de travail de la part de milliers d’ingénieurs. Le cinéma, comme à son habitude, fait la part belle à l’individu et l’improvisation. Sandra Bullock se débrouille pour sauter de module en module ; Matthew McConaughey invente une trajectoire en spirale pour s’arrimer à un vaisseau en perdition ; la palme est remportée par Matt Damon, qui fait feu de tout bois (dans tous les sens du terme) pour cultiver ses patates. Pas besoin de méchants dans un film de l’espace — ou alors juste pour la forme — puisque l’environnement lui-même est le plus hostile qui soit. L’arme des héros, c’est leur intelligence alliée au système D.

Cet esprit de bricoleur du dimanche anime également KSP. Pour monter une fusée, il suffit de quelques clics. À chaque composant son rôle et son poids : un moteur, un réservoir, une capsule pour le malheureux pilote, un parachute. Et des modules scientifiques, puisqu’il faut justifier le tout. Pour la trajectoire ... bah, on préfèrera l’expérimentation à la planification. Les Kerbals, avec leur tronche issue d’un croisement entre les Lapins Crétin et les Lemmings, s’y prêtent bien. Si on y réfléchit, KSP est un peu l’inverse de Lemmings, puisqu’il s’agit d’utiliser tout ce qui nous tombe sous la main pour envoyer les petits bonshommes le plus loin possible de chez eux au lieu de les ramener à la maison.

Oh, bien sûr, on peut les faire, ces calculs. Sous le capot, le modèle physique qui soutient le jeu n’est peut-être pas parfait — notamment en ce qui concerne le vol atmosphérique, on est loin de Flight X — mais suffisamment robuste pour permettre à ceux qui le veulent de calculer la vitesse d’une orbite géostationnaire. Le système solaire — kerbolaire ? — est très similaire mais pas exactement identique au nôtre : les auteurs ont choisi la fiction justement pour se permettre quelques entorses sans s’attirer les foudres des puristes. On entre dans KSP pour la rigolade, on y reste pour le sérieux de la simulation. D’ailleurs, c’est aussi un outil pédagogique.

Rouler des mécaniques (célestes)

Les open worlds terrestres font bien pâle figure : le terrain de jeu fait ici la taille d’un système solaire. Et c’est toujours un véritable plaisir de s’arracher à l’attraction kerbalienne. Mais cette immensité a un prix. S’aventurer si loin, c’est prendre le risque de ne pas pouvoir revenir. Nous ne sommes pas dans un Elite : Dangerous ou un X3, où l’espace est synonyme de jolie promenade. Ici, la gravité se dompte à coups bien dosés de carburant. Cette lutte a quelque chose du judo : utiliser les forces de l’adversaire, mesurer quand donner la pichenette qui propulsera la fusée à des millions de kilomètres.

D’un autre côté, le traitement relativement réaliste de KSP le dépouille d’un paquet d’effets que le premier shooter de l’espace venu se sent obligé d’ajouter : sans repère, on ne ressent aucune accélération, ni même le mouvement dans l’espace. Même une vitesse de 8km/s par rapport à la surface de l’astre autour duquel on gravite n’est que légèrement perceptible. David Bowie, encore : « Though I’m past one hundred thousand miles / I’m feeling very still ».

Le gameplay aussi trompe nos sens et nos réflexes. Pour aller du point A au point B, l’ellipse l’emporte toujours sur la ligne droite. Pour atterrir, on ne dirige pas le nez du vaisseau vers la planète cible, mais perpendiculairement, dans le sens inverse de l’orbite. Chaque voyage, chaque manoeuvre doit se faire avec une certaine appréhension. Et l’apprentissage se fait à la dure : je ne compte pas les essais qu’il m’a fallu pour faire décoller mon premier avion — première étape à la mise en place d’un SSTO. Après quelques heures de vol, la mise en orbite devient une opération de routine ... mais on continue à serrer les fesses en rentrant dans l’atmosphère. Les derniers patchs ont apparemment revu la friction de l’air à la hausse.

L’espace visqueux

En bonne simulation, KSP redéfinit la sémantique de la liberté : libre, oui, mais surtout libre de se perdre dans le froid de l’espace. Il y a donc quelque chose de Spintires, ce jeu de gros camions russes où chaque tour de roue dans la boue risquait d’enliser définitivement le mastodonte de métal. Même rythme lent, même peur au ventre lors d’une manoeuvre. Même tentation d’aller voir qui la face cachée de la Lune, qui de l’autre côté d’une rivière en crue. Même danger de l’accident bête, et surtout du manque de carburant. Si toute prise de risque doit avoir sa récompense dans la grammaire vidéoludique, KSP rappelle au joueur que l’inverse est également vrai.

Tout ceci dépend bien sûr de la bonne volonté du joueur. En déterminant la difficulté, ce dernier autorise ou non les sauvegardes en cours de mission. En mode carrière, il faut s’occuper de trouver des contrats et donc ne pas perdre trop de vaisseaux. Et surtout, il y a la question de l’aide extérieure : combien de vidéos de KSP pullulent sur youtube, qui expliquent pas à pas comment se mettre en orbite ? Il est tentant de suivre ces instructions ... mais n’y perd-on pas en n’expérimentant pas nous-mêmes ? D’un autre côté, il est vraiment difficile de se lancer sans aucune aide — j’ai essayé — à moins d’avoir de solides notions de physique, ne serait-ce que pour passer la barrière du jargon. Chacun choisira son dosage ; pour ma part, j’essaie de m’en tenir aux quelques tutoriels in-game au fur et à mesure de ma progression [1]. « Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! » proclame le Cyrano d’Edmond Rostand.

Le véritable Savinien de Cyrano de Bergerac, lui, avait mis au point une belle panoplie de moyens pour aller sur la Lune, le tout dans un langage relativement scientifique. Ce sera finalement une fusée qui l’emmènera chez les Sélenites. Quelques siècles plus tard, les Kerbals s’autorisent certes moins de fantaisie, mais n’ont pas perdu le sens de l’émerveillement.

Notes

[1] Oui, j’ai quand même regardé quelques-unes des vidéos et quelques articles du wiki, sinon je ne pourrais pas en parler.

Il y a 1 Message pour "Ground control to major Tom"
  • Stephanie Le 19 février à 07:45

    Les jeux galactiques, ce n’est pas trop mon truc. Même à Star Wars, je n’adhère pas.

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