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Hearthstone

Esclaves de la Méta

Protéiforme, impalpable, indescriptible, invisible et pourtant omniprésente, la "Méta" (diminutif de metagame) constitue le pilier central de tout jeu multijoueur et plus particulièrement des jeux de stratégie. Dans le cas d’Hearthstone, le jeu de carte de Blizzard, elle est autant une richesse qu’un cancer insidieux qui ronge lentement et sûrement chaque joueur.

Les plus aguerris vous le confieront comme un secret qui se transmet à voix basse, il faut comprendre la Méta pour tenter de percer dans le classement mensuel d’Hearthstone. Chaque mois, les statistiques redémarrent, et c’est le même combat pour tenter d’atteindre le sommet. Mais qu’est ce que la Méta ? Tout le monde en parle et il semble pourtant si difficile de la définir, de l’analyser ou bien même de l’observer.

La Méta n’est en rien tangible, elle est un concept. Par définition, un jeu est un ensemble de règles, le métajeu doit transcender ces règles (du grec meta : aller au delà). Lorsqu’aux échecs un joueur va pouvoir deviner les mouvements de son adversaire en se référant à une base de connaissances, de techniques, ou même en analysant un style, une tendance, il est dans le métajeu. Il est allé plus loin que ce que les règles de bases, simples, imposaient. La Méta est un magma de pensées, d’intelligence commune, de stratégies diluées sur des générations de joueurs. Elle fluctue en fonction du niveau du joueur et même des heures de la journée. Elle est parfois d’utilité publique comme avec la construction d’une base de connaissance qui permettra aux autres joueurs de progresser, voire de finir le jeu (Dark Souls). Parfois elle surprend, comme lorsqu’une poignée de malins détournent les codes du jeu pour s’élever au dessus des autres (le rocket jump). Elle est bien sûr malmenée, commentée et disputée à chaque changement de règles. Elle est parfois le centre du concept même du jeu comme dans Hearthstone.

Un pied dans la Méta pour reconnaître ce coup

Dans le jeu de cartes à collectionner de Blizzard, il y a un objectif rituel : celui de constituer le meilleur jeu (deck), de se mesurer à des adversaires aléatoires et de monter de niveaux jusqu’à la fin du mois (saison). Chaque mois, la remise à zéro des compteurs relance invariablement tous les joueurs sur le même parcours. Seule la Méta reste vivante. Difforme, surprenante, elle régit toute la communauté comme un gourou règne sur ses adeptes. Elle est nourrie des retours de joueurs, mais elle oblige ces derniers à toujours apprendre d’elle dans une fascinante spirale d’influence réciproque. Ce qui la rend si précieuse, c’est qu’elle oblige perpétuellement le joueur à réagir comme au rééquilibrage d’un Leeroy Jenkins ou d’un Commissaire priseur provoquant derechef la fin de toute une stratégie (et la disparition des decks Voleur Miracle). Elle force l’intéressé à observer les tendances, mais aussi à toujours s’informer s’il veut avancer dans le classement (ladder). La Méta s’auto-nourrit comme un personnage gargantuesque, à l’appétit sans fin. Chaque victoire est une confirmation que la Méta fut bienveillante, chaque défaite est la preuve qu’elle ne fut pas correctement observée.

La Méta, vision d’artiste

Ce qui la rend si abjecte, c’est qu’elle est tellement polymorphe qu’elle en est parfois indomptable. Nourrie de manière exponentielle par une communauté suractive sur les forums et avide de streamings, la Méta impose à ce point de suivre ses règles qu’elle rend paradoxalement le jeu mécanique. Elle transforme le cerveau du joueur en une bibliothèque de réflexes sans génie. Elle oblige même les adversaires à se plagier les uns les autres sous peine d’être évincés du sérail. Ainsi se lamentent toujours plus de fidèles exaspérés de ne rencontrer encore et toujours que les mêmes decks adverses (l’agressivité d’un Hunter face, une combo Grim Patron ...). C’est que la Méta est intransigeante, quiconque ne suivra pas le moule prédéfini se trouvera si tôt en fin de classement jusqu’à un prochain équilibrage ou la sortie d’une nouvelle extension qui viendra artificiellement bousculer l’ordre établi et l’omnipotence de la Méta.

Un joueur de Hearthstone, vision d’artiste

Dans ce numéro d’équilibriste pour tenter de contrôler, ou d’au moins anticiper les débordements, les développeurs de Blizzard excellent. Toujours soucieux de ne pas fâcher la base de sa communauté tout en caressant le nouveau joueur dans le sens du poil, à l’inverse d’un Mortal Kombat X que NetherRealm peine à stabiliser, ou d’un Destiny dont les dernières extensions semblent avoir bouleversé la masse de temps investie par ses plus fervents défenseurs, Blizzard est peut être devenu maître en la matière. Ils ne contrôlent pas la méta, ce n’est pas le but, mieux vaut laisser de la latitude aux joueurs et leurs expérimentations, mais ils ont toujours su tourner la barre sans faire chavirer le navire. Leurs jeux profitent tous de cette fascination pour cet objet dont on ne sait toujours pas très bien ce qu’il est et s’il a un sens, mais qui continue invariablement à nous faire jouer.

Nous sommes esclaves de la Méta.

Ben Brode, game designer sur Hearhstone, révèle quelques clefs sur ce challenge fou de ne pas fermer la porte aux nouveaux joueurs tout en continuant à alimenter la Méta.

Il y a 10 Messages de forum pour "Esclaves de la Méta"
  • Nomys_Tempar Le 19 septembre 2015 à 13:36

    Bon article !

    À ce qui me semble, il se cache derrière la phrase choc "Nous sommes esclaves de la Méta." le fait qu’après l’explosion de la production vidéo-ludique en générale et la saturation qui en découle, on approche la saturation des métas.
    Trop de jeux, trop de jeux à métas complexes, beaucoup de temps pour s’investir correctement dans la compréhension de la méta d’un jeu et donc des métas potentiellement incomplètes et abandonnées en cours de route... Sauvons les métas mes frères !!! Vénérons-les car nous toucheront ainsi à l’essence de la Méta sacrée !!!

    En l’écrivant je me rend compte que ça va peut-être pas si loin que ça comme réflexion...

  • JeNeSuisPasD’Accord Le 21 septembre 2015 à 08:24

    Bon article !
    Mais j’ai envie de chipoter, donc je vais chipoter. Je trouve que le mot esclave n’est pas très bien utilisé, c’est nous qui jouons avec la méta et non la méta qui joue avec nous... sauf si on est accro au jeu dans ce cas la ca donne LoL ou la méta est complètement pété et les joueurs le disent mais continuent de jouer.
    Si c’est nous qui jouons au jeu et non pas le jeu qui joue avec nous, alors c’est la méta qui est notre esclave. Elle évolue et nous échappe des fois, mais comme bon esclavagiste nous irons aller fouiller dans ses tripes de nouveau pour la comprendre. Et ce a chaque nouvelle mise a jour.
    PS : je sais que ma comparaison avec l’esclavagiste est ignoble, mais bon... je suis désolé.

  • Nano Le 21 septembre 2015 à 09:06

    JeNeSuisPasD’Accord > Bon, j’entends bien que le joueur a l’impression de maîtriser la méta, mais un petit coup de manivelle, aussi infime soit il, de la part d’un dev, et tout s’écroule comme un château de cartes.
    La relation joueur-méta de toute façon est pas loin du sado-masochisme.

  • Wuthrer Le 21 septembre 2015 à 09:09

    Bon article ! (je m’accorde à la méta des commentaires)

    J’apprécie tout particulièrement ta conclusion, sur la position de Blizzard par rapport à la manière dont la communauté s’accapare le jeu. Quand on y pense, c’est déjà ce qu’ils faisaient avec World of Warcraft. Petits équilibrages par-ci, nerfs d’une classe par là, up d’une autre. Il y avait toujours des inégalités entre les classes (même si ça reste toujours difficile à estimer), que ça soit en pvp ou en pve. Certains avaient la côte à un moment, tandis qu’à un autre moment elles étaient complètement délaissées. Avec du recul, il y a fort à parier que c’était complètement maîtrisé. Rien de tel qu’un peu d’injustice pour soulever les foules et ainsi faire réagir les communautés. Quand il y a du bruit, il y a de la vie.

  • Tomatose Le 21 septembre 2015 à 21:31

    Bonjour,
    je ne suis malheureusement pas certain d’avoir saisi le coeur du sujet de cet article. Quand vous parlez d’être "esclave de la méta", est-ce un moyen de déplorer la façon qu’a le jeu de récompenser les joueurs, et notamment de récompenser l’efficacité au détriment de l’originalité dans les decks ?
    Ou bien faites vous plutôt référence à l’exigence à laquelle incite Hearthstone en termes de temps afin d’être compétitif en ladder (autrement dit être à la page sur tous les decks du moment, savoir les décrypter, les contrer, anticiper les coups...) À force de réaction, le jeu a c’est vrai au fil du temps obligé les joueurs à se tenir perpétuellement à la page, ce qui peut-être a pu décourager les utilisateurs plus occasionnels. D’ailleurs pour rebondir là-dessus j’ai l’impression qu’avec le temps de plus en plus de joueurs regardent davantage de vidéos de streamers qu’ils ne jouent eux-mêmes au jeu.

    Cependant j’ai du mal à savoir si vous estimez que la méta change trop ou pas assez au final.?

  • Nano Le 21 septembre 2015 à 22:13

    Tomatose > bonne question :)

    J’ai tendance à croire qu’il existe 2 critères principaux qu’il faut religieusement observer pour réussir à avancer dans le ladder :
    1 - Connaitre sur le bout des doigts les decks du moments et leurs variations.
    2 - Anticiper un, deux, voire trois coups d’avance sur ce que va tenter notre adversaire.

    Ces deux choses, si on accepte le fait qu’elles soient les critères du succès, et si on considère l’aléatoire comme négligeable à haut niveau, imposent en effet d’être totalement au fait de la méta.

    Jusque là rien d’incroyable (c’est peu ou prou la même chose pour les échecs ou même Magic par exemple..).
    Le problème c’est que justement la méta, galvanisé par la surinformation, va peut être trop vite... l’information circule trop rapidement sur les forums ou via les streams. Ca peut être assez décourageant pour le joueur occasionnel... mais ce sont les rêgles du ladder.
    La réussite du jeu, c’est que Blizzard jongle assez efficacement sur le nerf et les extensions (sans oublier de faire des cadeaux, comme les bras de fers ou les coffres de fin de saison) pour éviter les risques de découragement.

    Le sujet mérite probablement d’y passer beaucoup plus de temps, mais il s’agissait là plus d’un billet d’humeur.

    Sinon oui, en effet, j’ai remarqué qu’il y a quelques uns de mes potes qui ont progressivement abandonné le ladder (faute de temps et d’investissement) au profit de parties non classées, d’arènes ou même de simples streams. :)

  • Tomatose Le 21 septembre 2015 à 23:47

    Sujet dense en effet, mais merci de ta précision.

    En parlant des échecs, ça me rappelle un article lu récemment qui disait que le jeu faisait désormais davantage appel à la mémoire et à la connaissance qu’à la réflexion pure. C’est notamment la force de Magnus Carlsen qui possède une capacité mémorielle immense, et dont le cerveau a compilé au fil des années des milliers de "coups", de combinaisons et de déroulement entiers de matchs. Comme quoi la question n’est pas nouvelle. C’est vrai que c’est également une évolution qu’est en train de prendre Hearthstone, toute réserve gardée.

    D’ailleurs toujours à propos de cette méta très versatile et du netdecking, il serait intéressant de comparer l’évolution d’un jeu comme Magic qui s’est développé et a construit sa communauté hors-ligne, et un jeu comme Hearthstone au concept similaire mais se jouant via internet. Ce dernier "vieillit"-il plus vite que son aîné ?

    Finalement je me rends compte que j’ai rarement l’occasion de lire des articles de fond sur Hearthstone ou sur les mécaniques de game design de ce genre de jeu, ce qui est dommage. Cependant y a Kripparian qui a fait quelques vidéos sur sa vision du jeu et de son évolution, que j’ai trouvé très intéressantes (à propos des "mauvaises cartes", ou du système de récompense d’HS...).

    Au plaisir de te relire en tout cas.

  • Cédric Muller Le 30 septembre 2015 à 13:50

    En rapport aux échecs :
    Magnus Carlsen (https://fr.wikipedia.org/wiki/Magnu...) arrive néanmoins à rompre cette évidence de la mémoire et du jeu statique. Il dit ne penser que deux coups à l’avance, ce qui déstabiliserait très souvent ses meilleurs adversaires. La meta évolue, même avec un jeu aussi ’statique’ que sont les échecs.

    Maitriser une meta sous-entend très certainement en être esclave. Outrepasser la meta (quand on la connaît), permet de se libérer de l’approche presque dogmatique du jeu.

  • Nano Le 30 septembre 2015 à 16:47

    Cédric > merci pour cette intéressante précision. Je ne connais pas le personnage, néanmoins ce que je lis dans sa fiche Wikipedia :

    Originaire de Norvège, un pays sans véritable tradition échiquéenne, Carlsen déclare peu travailler ou étudier la théorie. En revanche, il est avantagé par son excellente mémoire qui lui permet de connaître un grand nombre de positions et de parties jouées.

    semble prouver que c’est d’abord sur sa très grande connaissance de la méta des échecs qu’il compense son manque de technique.

  • Cédric Muller Le 2 octobre 2015 à 16:06

    Nano : oui, j’avoue ne pas être très clair en rapport à ma mémoire :) ... J’avais lu un excellent reportage sur lui dans Libé Next et j’ai idéalisé le personnage. Je pense néanmoins qu’il parvient à gagner grâce à sa capacité à ne pas respecter la meta. Et effectivement, niveau mémoire ce personnage est une exception.

    cf http://www.france-echecs.com/articl...

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