FlatOut 2, Wreckfest

Éloge de la stupidité

Face au mépris des partisans de la « vraie » culture, qui n’a jamais fait étalage de quelques œuvres vidéoludiques respectables pour défendre la légitimité de son loisir préféré ? « Call of Duty, d’accord, c’est un peu con. Mais le dernier jeu de Jonathan Blow, sa philosophie profonde, ses graphismes, c’est presque de l’art, d’ailleurs tu remarqueras qu’on y tue personne ». C’est ce qu’avait peu ou prou répondu la rubrique Pixels du monde aux propos idiots d’une ministre de la culture. C’est bien, mais que fait-on de tous ces jeux trop violents, trop bêtes, trop honteux qui font pourtant le sel de l’expérience vidéoludique ? Il est temps de rendre hommage à tous ces jeux stupides...

La légitimité culturelle, la respectabilité, voilà bien un truc dont le jeu stupide se fout royalement, c’est même à cela qu’on le reconnaît. Avec ses graphismes sans charme, sa bande son de supermarché et son scénario famélique aux personnages clichés, il n’a pas grand chose pour lui. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il est généralement boudé par la critique, qui dans le meilleur des cas lui accordera un 7/10. Sympa mais sans plus, vite oublié.

Just Cause 2 : Le mètre étalon du jeu stupide

Réduire le jeu stupide à cela, c’est passer à côté de l’essentiel : son imprescriptible goût pour la destruction. Comme dans tout bon film de Michael Bay, ce qui apparaît à l’écran n’a qu’une raison d’être : zombies, barils rouges, Ford Focus, tanks, avions, pipelines, nazis, Lamborghinis et j’en passe sont matière à un feu d’artifice pétaradant, un déchaînement d’explosions multicolores déclenchées par le joueur, parfois même à son corps défendant.

Car le jeu stupide fait œuvre de chaos, et il le fait bien [1]. D’aucuns pourront le trouver bête et méchant, mais il est trop inoffensif pour cela : la destruction y est gratuite, un fantasme de puissance euphorique et sans conséquences. Le jeu stupide est généreux. Accessible, jamais très difficile, il offre de reconnecter avec sa part enfantine, celle qui faisait imaginer des carambolages homériques avec trois voitures majorette. Humble aussi, il ne cache pas ses défauts sous un look arty. Peut-être est-il même plus intelligent que nombre de nos jeux « sérieux » qui nous abrutissent de loot et de quêtes fedex.

Burnout Paradise : le fantasme du garage Hotweels

Certains se sont acharnés à lui trouver un sens caché, profondément enfoui sous son scénario inconséquent. Mais c’est encore tenter de le faire entrer dans une grille d’analyse étriquée. Car s’il y a bien quelque interprétation à aller chercher dans les jeux stupides, celle-ci se trouverait plutôt du côté du cinéma burlesque et de ses corps en butte aux lois de la physique. Le jeu stupide entretient un rapport étroit avec celles-ci, et toutes ses mécaniques de ragdoll, dérapages, grappins, explosions, n’ont d’autre but que de nous rappeler qu’à la fin, c’est toujours la gravité qui gagne.

Affreux, Sales et pas si Méchants

Mais de qui parle-t-on précisément ? Bien que la frontière de la stupidité soit floue et profondément subjective, nous sommes en mesure d’affirmer que tous les genres ne sont pas égaux face aux jeux stupides. Tandis que la production de STR s’échine à rester désespérément sérieuse, le TPS lui fait la part belle, certainement parce que le concept du bac à sable a quelque chose de régressif : Saint Row III, Red Faction Guerilla, Just Cause 2 [2] sont un peu les archétypes du genre. Le FPS n’est pas en reste – les derniers Wolfenstein – ni la production indépendante, à qui l’on doit l’incroyable BroForce.

Le jeu de bagnole arcade, qui consiste à faire tourner en rond des bolides jusqu’à ce qu’ils s’encastrent dans le décor, s’avère congénitalement stupide, la série Burnout étant là pour le prouver. Et il est une licence qui en 2006, avait porté haut les couleurs du genre : avec son univers hillbilly, sa physique délirante et ses épreuves de lancer de pilote, Flatout 2 effectuait alors un bingo de la stupidité.

Flatout 2 : Le bruit et la fureur

Avant d’aller plus loin, il convient de rappeler qu’un bon jeu stupide ne se contente pas de poser des éléments destructibles ça et là, laissant le joueur faire le reste. Non, il faut qu’il encourage au chaos, que ce dernier soit non seulement plaisant, mais surtout nécessaire à la progression. Prenons BroForce – injustement ignoré jusque dans nos propres colonnes, encore un exemple de l’élitisme de la critique – où l’environnement intégralement destructible permet au joueur de tracer un itinéraire bis, de surprendre ses adversaires et parfois de déclencher une réaction en chaîne gargantuesque. La destruction est fun, drôle, chaotique mais surtout elle reste un moyen de parvenir à ses fins.

Frappé par un coup de génie, Flatout 2 a compris cela. Ravager le circuit, percuter un adversaire restent les meilleurs moyens de remplir sa jauge de nitro et surtout de gagner de l’argent. Le pilote sage et discipliné finira certes premier, mais jamais il ne pourra s’offrir un vrai bolide, car le pactole revient aux sales gosses. Le but du jeu se dédouble : finir le championnat en tête, mais aussi être le plus bourrin. Ce qui place le joueur face à un dilemme permanent. Faut-il doubler proprement le concurrent le plus proche, ou aller s’encastrer dans son pare-choc ? On se doute que c’est la seconde option qui l’emporte souvent, au risque de finir soi-même dans le décor.

BroForce : le renouveau indé stupide du Run & Gun

Il faut dire que les développeurs ont fait un travail admirable sur les carambolages. Carrosseries qui se déforment, crissements de pneus, étincelles qui giclent, tout est là pour qu’on sente la puissance de l’impact, mention spéciale aux cris que poussent les conducteurs lorsqu’ils traversent leur pare-brise. On fonce sur son concurrent le sourire au lèvres en anticipant le plaisir de l’accident. On ricane de le voir s’encastrer sur un mur en hurlant. Le tout dans la joie et la bonne humeur ; le réalisme repassera.

Subtilité de la Stupidité

Voilà ce qui fait la force du jeu stupide : cette sensation de puissance, de chaos, d’imprévu qui en fait un défouloir cathartique et jubilatoire. Et pourtant, il semblerait que le genre ne remporte plus un franc succès, tournant même au ralenti depuis quelques années. Autant dire que l’annonce d’une suite non officielle à Flatout a donc fait battre le cœur de plus d’un amoureux de la tôle froissée. 12 ans qu’on espérait ça, 12 ans ! Wreckfest s’annonçait profondément, sincèrement, et absolument stupide. Comment un jeu dont le marketing reposait sur de telles vidéos pouvait-il avoir une once d’intelligence ?

Wreckfest : Le fils indigne...

Le premier contact est à la hauteur de l’attente. On est jeté dans une lutte à mort à dos de tondeuse à gazon, avant d’enchaîner sur un derby boueux. Que du terrain connu, c’est comme de remettre une paire de vieilles baskets. De menues modifications ont été apportées, pour le mieux : l’interface a été repensée, les graphismes et la physique améliorés, et on ne part plus en vrille à la moindre motte de terre, ce qui est un sacré plus. Quant aux collisions, les effets de particule et de déformation sont au rendez-vous. Comme on pouvait s’y attendre, Wreckfest est un Flatout mis au goût du jour.

Et c’est là que le bât blesse.

Car en se mettant à la dernière mode, Wreckfest en a aussi pris les pires tics. La multiplications des monnaies et des pièces de véhicules, par exemple, qui ne font que complexifier artificiellement l’expérience du joueur. Ou des réglages moteurs qui n’ont rien à faire là, comme si le jeu tentait de s’ouvrir aux mordus de simulation. Or le jeu stupide est un exercice subtile. Trop simple, il y a toujours un pisse-froid pour le trouver répétitif. Trop complexe, et l’on se noie dans les détails. C’est l’écueil sur lequel Wreckfest s’encastre à pleine vitesse, avec ses objectifs abscons et ses réglages illisibles.

... qui a ses moments de grâce.

Mais peut-être n’est-il que la victime d’un problème qui le dépasse. Car une série stupide peut-elle se décliner à l’infini ? Chaque suite doit se démarquer de l’ombre pesante de ses aînés, faire mieux, éviter la redite alors que le principe du jeu stupide est justement de ne rien dire. Face à une telle contradiction, les développeurs n’ont souvent pas d’autre choix qu’une fuite en avant inflationniste. C’est le cas Just Cause 3 où le joueur ne sait plus où donner de la tête, abreuvé de grappins, d’explosifs, de tanks, de wingsuits. Or, s’engouffrant dans cette voie, le jeu stupide perd dans le même temps ce qui fait son âme : la surprise, la spontanéité.

Wreckfest, à trop vouloir dépasser son ainé, s’avère paradoxalement sage, perdant ainsi le grain de folie qui faisait le charme de ses ancêtres. Finie la nitro. Finis les menus bariolés sur fond de flammes. Finis les courses en centre-ville ravageant des centres commerciaux [3]. Finis les cris des pilotes lorsqu’ils plantent leur voiture contre un mur.

Total Overdose  : le précurseur injustement oublié, heureusement enterré

Il nous faut donc accepter que le fils prodigue n’est pas celui qu’on attendait. Accepter que certaines licences feraient peut-être mieux de mourir lorsqu’elles n’ont rien de plus à nous apporter. Refuser la posture nostalgique qui consisterait à se dire que l’heure de gloire du jeu stupide est passée, reliquat de l’exubérance vidéoludique de la fin des années 90 qui aurait perduré par miracle jusqu’aux années 2010 avant de s’éteindre.

Espérons au contraire que l’industrie saura un jour sortir de sa frilosité plutôt que d’exploiter les mêmes licences jusqu’au sang. Que si Wreckfest tombe, un autre jeu stupide sortira de l’ombre, prendra sa place. Jamais une ministre de la culture n’en entendra parler. La rubrique Pixels du monde ne lui accordera qu’un oeil complaisant. Mais une horde de fidèles l’attend de pied ferme, se régalant par avance des heures d’heureuse destruction à venir.

Notes

[1] et c’est pourquoi il ne sera pas question dans ces lignes de simulateurs de chèvres et autres machins programmés à la va-vite qui avilissent le genre.

[2] Un journaliste consciencieux me glisse qu’on pourrait ajouter la saga Crackdown à cette liste. Je n’en sais rien, je boycotte les produits XBOX depuis l’exclusivité honteuse du remake de Conker’s Bad fur day.

[3] Vides de toute population, bien sûr. C’est pas Carmageddon non plus : On parle de jeu stupide, pas de jeu sadique.

Il y a 1 Message pour "Éloge de la stupidité"
  • Crono Le 29 avril à 16:19

    Merci pour cet article fantastique, qui fait beaucoup de bien, et me permet d’entrevoir pourquoi j’aime
    autant les jeux stupides...

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