Poisson frais

OpenTTD, Train Fever

Copies ferroviaires

Il y a vingt ans sortait Transport Tycoon de Chris Sawyer, surtout connu aujourd’hui sous sa version Deluxe. Si ce n’est pas lui qui a lancé le genre du tycoon — l’honneur en revient à Railroad Tycoon — c’est peut-être celui qui a gagné le plus de fans, en mariant la 3D isométrique toute fraîche de Sim City 2000 avec le capitalisme ferroviaire [1]. Le titre continue à vivre de nos jours, notamment via OpenTTD, une transcription libre, ainsi que via une myriade de variantes, dont Train Fever est la dernière en date.

Transcription à l’usage de tous

Le monde du logiciel libre a l’habitude de recopier sagement les logiciels commerciaux qui ont eu du succès. Né dans les années 2000, OpenTTD n’avait pas a priori d’autre but que de rajouter le préfixe open sans changer le gameplay ; c’est donc un véritable travail de copiste, au sens moyen-âgeux. La transcription exacte doit également comprendre les faiblesses du titre : par exemple, passé l’an 2000, le joueur est invité à changer de système de rail par deux fois (des rails électriques au monorail puis au maglev), une opération lourde et fastidieuse, mais respectée dans OpenTTD [2]. L’objectif d’OpenTTD étant simplement de rendre ce jeu vieillissant disponible sur toutes les plate-formes, avec le confort des résolutions modernes, et modifiable à l’envi [3].

Car une fois que le jeu est reproduit à l’identique, il n’est évidemment pas interdit d’y ajouter des améliorations. Et il y en a un paquet, que ce soit dans l’interface — un outil général pour tracer les rails — ou directement dans le gameplay — de nouveaux signaux permettent maintenant la construction de réseaux plus complexes, et bien sûr le multijoueur coopératif ou compétitif. Et comme toujours dans le logiciel libre, il est possible d’en configurer la majeure partie, via un panneau assez impressionnant. Par-dessus tout ceci s’ajoutent les mods non-officiels, modifiant les graphismes, ajoutant des industries, des locomotives, des pièces de voirie permettant des aménagements plus raffinés.

Le processus qui produit ces fonctionnalités est assez lent. Le code source étant disponible, chaque utilisateur a la possibilité de le modifier pour ajouter ce qui manque d’après lui. Il propose ensuite ce patch à la communauté ; en cas de plébiscite, le patch sera finalement intégré au tronc commun. Par exemple, dans la version d’origine, les biens et passagers transportés n’ont pas de destination a priori : le premier train venu prend tout ce qu’il peut et décharge tout à la première gare. Un faiblesse évidente corrigée par le système de destinations cargodist, qui a mis plusieurs années avant d’être intégré dans la version 1.4 d’OpenTTD — et il a fallu choisir parmi d’autres implémentations du même problème.

Réseau des destinations avec l’ajout de cargodist.

Partant de la copie parfaite puis lentement poli par l’expérience, OpenTTD est donc devenu le saint Graal des joueurs : une oeuvre écrite par tous, personnalisable pour chacun. Il est assez paradoxal que le jeu, offert gratuitement par et pour la communauté, mette en scène un capitalisme total et très premier degré. Dans le jeu, on ne transporte pas du bois de la forêt jusqu’à la scierie juste à côté, il vaut mieux traverser toute la carte : ça permet de faire payer le transport. Ce genre de choses est tellement naturel qu’on ne pose plus vraiment de question ; le jeu ne dénonce rien. Cela étant, l’apparition du multijoueur a donné naissance à un code du fair-play non-écrit. Il serait facile d’acheter les terres que va traverser un concurrent pour l’empêcher de poser ses voies ; ce comportement est très mal vu, et se termine souvent par un bannissement du serveur. Capitalisme d’accord, mais propre. On laisse les sales coups au monde réel.

Du discret au continu

En développant Train Fever, les Suisses d’Urban Games se placent dans une situation totalement différente. La filiation avec Transport Tycoon est toujours évidente — même si elle n’est pas assumée dans le titre, mais il est vrai qu’on commençait à avoir fait le tour des possibilités des titres en Tycoon. On a toujours une chaîne d’industries à nourrir, des biens qu’il faut emmener le plus loin possible — dans une limite de temps toutefois — pour maximiser la rentabilité. La grosse différence, c’est bien sûr l’abandon du système de cases de TTD au profit du placement quelconque des rails. Ce n’est bien sûr pas le premier à se lancer dans ce système ; on sent d’ailleurs une forte influence des Cities in Motion dont Train Fever emprunte également le système de flux des passagers qui oscillent entre boulot, dodo et loisirs.

Le passage au continu est d’ailleurs assez réussi, plus accessible que dans les CiM [4]. Il faut un petit temps d’adaptation pour manier l’outil de tracage, et comprendre qu’il faut toujours procéder par petites touches sous peine de payer des surcoûts de terrassement. Mais cet apprentissage paye, et l’on est tout heureux d’admirer les courbes d’une ligne dans une vallée où se croisent des trains plutôt joliment modélisés.

Évidemment, quand un titre éprouvé comme OpenTTD est passé par là, le jeune prétendant souffre forcément de la comparaison. Surtout si c’est pour se placer du côté des vrais jeux payants, à un prix certes raisonnable, mais qui fait face à la gratuité du logiciel libre. Car Train Fever a beau avoir appris de son ancêtre, il est loin d’en avoir la bouteille. Il ne suffit pas de jeter un oeil aux possibilités des voisins pour les inclure dans son propre jeu. En partant de zéro, il y a forcément des bugs et des recopies partielles.

En vrac, dans le cahier de doléances : l’interface de Train Fever est toujours assez brouillonne ; on ne peut pas poser une route sur des rails, il faut nécessairement faire l’inverse ; le renouvellement automatique des véhicules a été mis en place, mais il ne semble pas fonctionner sur les lignes ferroriaires ; le passage au rails électrique est une galère sans nom ; les lignes de train sont statiques, ce qui fait qu’un train ne peut pas changer de quai, si le quai habituel n’est pas libre. Toutes sortes de petites gênes qui n’empêchent pas de jouer, mais heurtent régulièrement une expérience de jeu pourtant globalement satisfaisante.

Il faut donc réussir à relativiser. Car en vérité, Train Fever n’est pas une simple entreprise de récupération d’un jeu efficace, mais un bel hommage rendu par des passionnés. Si l’on passe outre les imperfections, on retrouve avec plaisir les problèmes qui font le charme de OpenTTD, autour de la gestion des flux et la fluidité du trafic. Les contraintes liées à un environnement continu donnent un peu plus de fil à retordre aux habitués : dans Train Fever, il est nettement plus difficile de croiser des lignes ou de construire des ponts que dans OpenTTD, ce qui complexifie l’élaboration d’un réseau efficace.

De plus, depuis sa sortie en septembre 2014 — trop hâtive, comme pour beaucoup de jeux actuels — le jeu a été largement rafistolé et amélioré. Urban Games reste très à l’écoute des joueurs et réagit efficacement. Dans l’autre sens, cette proximité leur permet de s’appuyer sur la communauté de moddeurs qui se met doucement en place, en tentant d’orienter la production. Le prochain "DLC" sera en partie ... une compilation du travail des moddeurs. Travaillez pour nous, mais gratuitement. Grosse arnaque ? Ou est-ce là le futur du travail collaboratif ?

Notes

[1] On objectera que TTD (et donc OpenTTD) met en scène d’autres moyens de transport : transport routier, aérien, et même maritime. Mais ce ne sont en réalité que des prolongements du réseau ferroviaire, qui est la star du titre.

[2] En pratique, elle est souvent contournée sur les serveurs publics, par exemple en rallongeant la durée de vie des rails standard et rajoutant des locomotives futuristes.

[3] La distribution actuelle est d’ailleurs assez récente ; pendant longtemps, OpenTTD ne fournissait que le moteur de jeu et nécessitait les données du jeu originel qui se passaient sous le manteau. Il a fallu attendre que les graphismes et sons soient également reproduits sous forme libre, rendant ainsi le jeu totalement gratuit

[4] Dessiner une jonction de métro dans Cities in Motion 2 est une véritable souffrance !

Il y a 2 Messages de forum pour "Copies ferroviaires"
  • verveinh Le 28 janvier 2015 à 00:15

    Lu ce jour cet article fort instructif à propos du nouveau ministre des finances de Grèce :
    Avant de devenir ministre des finances, Yanis Varoufakis étudiait l’économie des communautés en ligne pour l’éditeur de jeux vidéo Valve.
    http://www.lemonde.fr/pixels/articl...
    Le JEU comme symbole du monde, nous y sommes amis joueurs. Je suis, tu es, nous sommes des avatars jusqu’à notre mort naturelle ;=)

  • verveinh Le 5 février 2015 à 19:06

    Un mod d’« ArmA 3 » récupéré par la propagande de l’Etat islamique.
    "« L’Etat islamique envahit le monde des jeux vidéo. Un jeu authentique qui met en avant la fierté du moudjahid », se félicite Jarazaoui M. Depuis ce message posté sur Twitter, le 31 janvier, par cet influent relayeur d’informations de l’Etat islamique (EI), suivi par plus de 7 500 abonnés, la description enthousiaste d’une version personnalisée d’un jeu vidéo de guerre circule sur les réseaux djihadistes et fait la fierté de ses membres.
    Intitulée « Iraqi Warfare », cette version amateur modifiée, ou « mod » dans le langage du jeu vidéo, est apparue en l’automne. Basée sur le plus joué des simulateurs militaires, le jeu tchèque ArmA 3, elle permet de remplacer les deux factions jouables du jeu d’origine, Blufor et Opfor, par les unités de l’armée irakienne, des peshmergas kurdes et des combattants de l’EI, toutes reconstituées avec un impressionnant soin du détail."
    http://www.lemonde.fr/pixels/articl...

    Bon jeu ;)

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