Fonds marins

Football Manager, Cycling Manager

Better living through management games (2)

Après avoir examiné une éthique du non retour dans un premier article, penchons nous sur la temporalité propre aux jeux de management sportif : de l’obsession permanente du joueur qui rêve à ses équipes même lorsque le jeu est éteint, des cycles saisonniers, du temps qui passe...

Réfléchir avant de jouer, réfléchir sans jouer

Le vaste choix de joueurs et de coureurs, de tactiques pour les footballeurs ou de programmes d’entraînement et de compétition pour les cyclistes donnent matière à réfléchir hors du temps de jeu. Le choix du bon équilibre entre la qualité d’un athlète et son coût (transfert, salaire) est source d’une réflexion qui peut durer autant que le joueur le désire. Et il peut désirer faire durer ce préliminaire, qui fait la part belle aux choix et aux rêveries de succès. Lors de cette étape passionnante, car elle déterminera tout le reste, le joueur pourrait très bien réfléchir sans support informatique. Un simple récapitulatif des milliers de joueurs disponibles et une feuille blanche pour prendre des notes suffirait à son bonheur, et pourrait l’occuper pendant des heures. Football Manager, comme Pro Cycling Manager sont des jeux de préparation, où l’action elle-même est finalement secondaire.

Tant de joueurs…

Malgré son aspect davantage « jeu d’action », puisqu’on contrôle directement les efforts de ses athlètes lors des courses, Pro Cycling Manager est pourtant celui où la réflexion initiale est la plus capitale. La réussite d’une saison se joue tout autant lors des premiers jours, avec la définition des plannings d’entrainement, que lors des courses elles-mêmes. Si le planning est mauvais, nulle action en course ne pourra combler la faiblesse du coureur.

Plus que tout autre jeu, Football Manager est celui qui capte le temps, les pensées du joueur en dehors même du temps de jeu. Quel joueur passionné, investi dans sa partie n’a pas songé à quelque transfert pour meubler ses nuits d’insomnie. Et d’ailleurs, n’est-ce pas bien souvent le jeu lui-même, avec cette exigence d’investissement si caractéristique, qui est la source de ces insomnies ?

Cinquante nuances de victoire

Football Manager comme Pro Cycling Manager proposent une grande variété dans la réussite : entre la réussite totale et inaccessible (gagner tous les matches, gagner toutes les courses) et l’échec total il y a tout un éventail de nuances, dictées par des objectifs « officiels » et ceux du joueur (qui se place davantage dans le long terme et les saisons à venir ). Un grand nombre de parties peut d’ailleurs s’envisager sans titre notable : ainsi un joueur pourra être satisfait d’une partie de Football Manager sans gagner aucun titre s’il parvient à maintenir une équipe médiocre voire à lui assurer un bon classement.

Une liste d’objectifs à remplir. Ici comme dans Football Manager les dirigeants se montrent plutôt souples en cas de ratés.

Contrairement à la plupart des jeux de stratégie où une partie est constituée d’une seule phase continue, il n’y a pas ou presque de partie gagnée par anticipation, de seuil au-delà duquel la victoire est inéluctable. Ici tant qu’on n’a pas remporté la compétition on n’a rien. Tout joueur sait qu’un match de foot n’est jamais gagné d’avance, et qu’un Tour de France à portée de main peut être ruiné à tout instant par une cassure mal anticipée dans le peloton ou une chute.

Derrière les chiffres, des sentiments ?

Curieusement, alors que beaucoup de jeux de stratégie proposent d’incarner des dirigeants célèbres, Pro Cycling Manager et Football Manager vous invitent à une projection directe dans le jeu, proposant même d’utiliser votre photo et de rentrer votre date de naissance. Etranges éléments qui ne servent pas à grand-chose si ce n’est être soi-même dans le jeu plutôt que d’utiliser un avatar. Comme si au détour d’un choix a priori anodin ces jeux annonçaient déjà leur emprise un brin totalitaire sur celui qui les pratique…

Le temps qui passe est aussi au cœur de ces jeux, s’égrainant lentement : chaque jour exige une action pour s’effacer dans Pro Cycling Manager, tandis que Football Manager décompose même les journées en heures… Prenant le contrepied du temps réel, que le joueur comme l’homme souhaiterait voir dilaté, le jeu pousse au contraire à faire défiler le temps ludique à toute vitesse. Peut être pour se projeter plus vite vers la phase de la « page blanche » évoquée plus haut. Recommencer sans vraiment recommencer, avoir une nouvelle chance avec le bénéfice du travail déjà accompli.

Etre dans le jeu. Vraiment.

Le temps n’est pas qu’affaire de calendrier. Après tout le décompte brut des jours n’est pas en soi très émouvant. Par contre les occasions manquées, les années « perdues », les rencontres avec des individus qui comptent, puis finissent par disparaître nous renvoient à notre condition. Restituée par le hasard et l’opacité mécanique du jeu, l’alchimie sportive d’une bonne équipe de football nait un jour et finit par se dissiper. Dans Football Manager le temps qui passe ne se rattrape jamais vraiment : le club est potentiellement éternel, mais pas les joueurs. Ces jeux de management sportif font sentir au joueur l’amertume des occasions manquées, par opposition à l’immense majorité des jeux « sucrés » qui proposent d’effacer l’échec pour mieux l’évacuer. Ils gravent dans une petite histoire parallèle et confidentielle l’exaltation des succès acquis de justesse comme la stupeur des échecs les plus frustrants.

Malgré tous les tableaux, les données chiffrées destinées à jauger de la valeur purement utilitaire des athlètes, le système plus ou moins clos des compétitions pousse le joueur à recroiser fortuitement ses anciens poulains, lorsqu’il ne cherche pas délibérément à voir ce qu’ils sont devenus hors de son équipe. Reposant en partie sur l’idée qu’a le joueur de l’athlète réel, mais aussi sur son lien intime avec lui dans le cadre du jeu, un attachement sentimental naît. Certaines victoires mineures, obtenues par exemple avec un coureur cycliste anonyme peuvent ainsi avoir une valeur sentimentale, tant il est plus difficile de gagner avec un mauvais coureur sur une petite course qu’avec un crack sur une grande… L’athlète, cet équivalent de l’ « unité » dans un jeu de stratégie, est lui-même un petit monde qui évolue, une parcelle d’histoire unique.

Eloge de la décroissance, amour de l’imperfection

Bien sûr l’un des aspects les plus excitants de ces jeux est de développer ses athlètes, de réaliser leur potentiel. Après la découverte, l’éclosion puis l’inévitable plafonnement s’annonce un autre défi non sans intérêt, gérer au mieux la « descente », tandis que les forces de notre champion le quittent peu à peu. Tenter de rester le plus haut possible le plus longtemps, quitte à faire la compétition de trop : cirer le banc de façon continue pour un footballeur, voir le groupe des « coureurs qui comptent » partir sans pouvoir les suivre pour un cycliste… A défaut d’être bon l’échec peut être beau, faisant écho à tous ces jours inoubliables où un champion est tombé pour de bon de son trône.

Olivier Guégan n’est plus très bon et ses caractéristiques dégringolent, mais il a encore un dernier rôle à jouer à Reims en 2009.

La fin de carrière est une gestion qui touche à l’affectif, car le joueur âgé est davantage qu’une somme de caractéristiques. Il porte avec lui une dramaturgie à la fois individuelle et collective, et son vécu peut en faire un talisman, ouvrant la porte de ces jeux de comptables sur le rêve et une superstition « pour jouer ». Curieux jeux qui proposent le déclin de vos « unités », qui donnent à gérer quelque chose de décroissant… Football Manager, dont la profondeur est sans commune mesure avec son alter-ego cycliste, offre la possibilité de garder près de soi les athlètes retraités, par leur intégration dans l’équipe des préparateurs ou des recruteurs. Outre l’âge, les faiblesses des membres d’une équipe de football sont autant de défis. Ainsi dans une équipe de faible niveau pourra t’on trouver par exemple un buteur possédant d’énormes qualités de vitesse et de puissance de frappe, à la condition qu’il se fatigue très vite et qu’il frappe souvent à côté s’il était endurant et visait juste il ne serait pas chez vous). Ces faiblesses, qui n’apparaîtraient que comme des défauts dans tout autre jeu, contribuent à tisser un lien affectif avec le joueur. Un lien comparable à celui qui unit certains joueurs emblématiques aux qualités discutées aux supporters de clubs, dans une sorte de mystique de la médiocrité héroïque (tel Dagui Bakari à Lille, Bernard Mendy au PSG ou Ibrahima Bakayoko à l’OM pour prendre des exemples remontant à une dizaine d’années).

La lumière et les ténèbres

En dépit de leurs similitudes, la pratique des deux jeux s’avère radicalement différente : la simulation cycliste réduit au minimum la part de chance, tandis que cette dernière est omniprésente dans la simulation de football. C’est ainsi étrangement le jeu qui offre le plus de statistiques, d’outils de calcul et de gestion qui s‘avère le plus insaisissable et le plus arbitraire.

En effet la différence avec Pro Cycling Manager, et plus généralement avec les autres jeux de stratégie, que l’on pourrait juger proches dans leur dimension mécanique, est abyssale. L’aspect imprévisible, cosmétique dans ceux-ci, se révèle au centre de Football Manager. La même partie, avec des options tactiques exactement semblables pourra se terminer de façon très différente.

PCM, le jeu loyal. Intimez à votre coureur d’attaquer, il le fera de son mieux. L’obéissance aux consignes et la bonne volonté de vos poulains sont souvent moins évidentes dans FM.

Jouer à Football Manager relève d’une sorte de discipline schizophrène, où le soin apporté à la préparation de l’affrontement est aussi important que les mécanismes de ce dernier sont insaisissables et semblent parfois cruellement arbitraires. Le joueur se trouve un peu dans la position d’un athlète qui se prépare du mieux qu’il peut à une compétition dont il ne saisira jamais complètement les règles. Il s’agit là peut-être d’un des seuls jeux auxquels il n’y a jamais une solution sûre face à une situation donnée. Seulement plus ou moins de chances de réussir.

La mécanique de Pro Cycling Manager est elle beaucoup plus lisible. En dehors de très rares coups du sort (chute d’un coureur à un moment décisif ou blessure) le joueur est maître de sa destinée et n’aura à s’en prendre qu’à lui-même en cas d’échec… Le jeu en est à la fois plus rassurant et moins fascinant. Sur un match de football tout est possible. Pas sur une course cycliste...

Comme cela a été évoqué ici-même, Football Manager a quelque chose d’un stoner, qualificatif qui fait écho aussi bien à la musique qu’à la drogue (la première le tenant de la seconde bien évidemment). A la fois entêtant, abrutissant et rassurant, il accapare le joueur dans une seconde existence, dont les sensations sont à la fois limitées et plus fortes que pourrait l’imaginer le non initié. Quel triomphe ludique donne autant de plaisir qu’un match important gagné sur le fil du rasoir, une course gagnée d’une demi-roue au bout d’une échappée exangue ? De même rarement colère ne submerge autant que lors d’un match perdu d’un cheveu, laissant indéfiniment le joueur en proie au doute quant aux gestes qui auraient pu en modifier le dénouement.

Pris dans le petit monde de la simulation sportive, qui pourrait de par son principe illimité dans le temps l’accompagner une vie entière, le joueur est comme anesthésié. Transporté dans un temps qui passe parallèle, mais dont les mécanismes sont infiniment plus réduits que la vraie vie. Le jeu est il antidépresseur, ou au contraire dépressif ? Est-ce que ce modeste double de la réalité soulage du réel, ou est-ce qu’il trompe et blesse une deuxième fois ?

Cruelle ironie, en dépit de sa simplicité de modeste jeu, Football Manager se révèle tout autant capricieux que la « vraie » vie. Et place le joueur face à un constat intime : il croit aspirer à tout contrôler, et pourtant rien ne l’excite plus que ce qui lui échappe et le perturbe.

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