Fonds marins

Armoured Commander

ASCII kaki

À travers l’écoutille, le bocage normand au petit matin. Le moteur ronronne, les hommes attendent en silence l’ordre d’avancer. Il n’est que sept heures et l’objectif est bien loin, derrière une série de haies, de villages et champs. La journée sera longue.

Armoured Commander nous met donc aux commandes d’un char Sherman (ou de l’une de ses variantes) muni de son équipage. Les membres de celui-ci ont chacun leur rôle précis dans le tank, et ont des compétences comme "jongleur de munitions" ou "chauffeur prudent". Suivant l’usage, on peut même leur donner des surnoms rigolos, mais mieux vaut ne pas trop s’y attacher : la menace rôde, les canons et les tanks adverses, bien plus puissants, ne manqueront pas de percer le frêle blindage d’acier et faire périr ces camarades. D’un champ à l’autre, on progresse doucement. L’artillerie nous vient parfois en aide, mais il ne faut pas compter sur elle pour déloger un Tigre embusqué ...

Pour ceux qui comme moi butinent d’un jeu à l’autre, Armoured Commander serait un joyeux mélange qui tirerait son inspiration de titres divers. Close Combat pour le champ de bataille et son découpage stratégique en fonction des haies ; Faster Than Light pour la gestion de l’équipage ; sans oublier une bonne dose de jeu de char, plutôt arcade style World of Tanks que simulation à la Steel Armor, pour les questions de tactiques précises, importance de l’orientation du véhicule et lenteur des mouvement.

On a perdu la 7e compagnie

Mais en fait, pas du tout. En réalité, Armoured Commander est une adaptation assez fidèle de Patton’s Best, un jeu de plateau qui date de 1987. Le champ de bataille est maintenant randomisé, selon l’habitude des roguelikes de tout engendrer procéduralement ; la carte tactique est découpée en hexagones plutôt qu’en cadrans — c’est d’ailleurs le choix le plus discutable. À part ces modifications mineures, tout le reste figurait déjà dans les règles de 1987. Ce qui donne l’impression de redécouvrir la roue ...

Un Sherman se promène sur le plateau de Patton’s Best.

Comme son nom l’indique, la pratique solitaire est relativement rare dans le jeu de société. Elle peut nécessiter une grande quantité de règles, le hasard faisant alors office d’antagoniste. On lance des dés, on consulte des tables, on tire des cartes diverses pour connaître le nombre d’adversaires ainsi que leurs actions. Pour éviter la répétitivité et surprendre le joueur, il faut toujours plus de complexité, au risque de peser sur la fluidité du jeu.

Ce genre de système survit d’ailleurs toujours dans les jeux en coopération tels que Ghost Stories ou Pandémie. Mais s’il est possible de jouer à Horreur à Arkham en solitaire — j’ai essayé ! — ce n’est pas réellement prévu pour. De toute façon, l’ordinateur se charge bien mieux que nous de tirer des dés, déterminer des évènements aléatoires, et peut même se permettre le luxe d’une intelligence artificielle bien plus apte à diriger les ennemis. Depuis les années 80, les jeux en solitaire sur table ont logiquement été remplacé par le jeu vidéo en solo [1].

En caractère majuscule

Patton’s Best franchit ainsi naturellement ce pas et permet à Armoured Commander de rejoindre ainsi les rangs des roguelikes ou pseudo-roguelikes qui s’éloignent toujours plus du donjon crawler habituel pour piocher d’autres références : Doom-like (DoomRL), promenade spatiale (Ascii Sector), et l’inévitable builder fantasy (Dwarf Fortress). Cela sans même parler des hybrides qui s’y rattachent de plus ou moins loin (la plate-forme avec Spelunky, le Zelda avec The Binding of Isaac, le récent Darkest Dungeon, etc).

Ce n’est pas une simple mode rétro. D’ailleurs les modes passent, tandis que les roguelikes sortent avec un flot régulier depuis la nuit des temps informatique, c’est-à-dire les années 80. Deux raisons à cela. La première est assez évidente : le genre est très abordable en terme de programmation, ce qui explique la quantité de projets développés — là aussi — en solitaire.

La deuxième est plus importante : les contraintes inhérentes au genre forcent la structuration des concepts. L’aspect discret de l’espace — une grille de caractères — et du temps — tour par tour — jouent des rôles prépondérants. Tous les titres cités plus haut ne respectent pas une définition canonique du roguelike (il y en a plusieurs à disposition). Celle-ci fait plutôt office de mesure : plus on s’en rapproche, plus les contraintes sont fortes, mais paradoxalement plus les adaptations se mettent en place aisément. C’est qu’il n’y a pas tellement de choix possible une fois qu’on passe au tour-par-tour et qu’on a posé une grille sur le terrain. Ainsi, la fenêtre d’Armoured Commander fait 149 par 61 caractères : il a probablement fallu réfléchir pour y caser tout le matériel ludique, mais il n’y avait pas tellement d’options. Soit le transfert possible, soit il ne l’est pas. Pour le dire autrement : trop de liberté n’est pas forcément bonne à prendre. La représentation ASCII ne permet pas tout, loin de là, mais c’est un moteur éprouvé.

Extrait des tables de Patton’s Best, à peine changées dans Armoured Commander.

Grâce à cette souplesse du roguelike et de sa définition, Armoured Commander fonctionne immédiatement. Tempérons toutefois : pris en charge par l’ordinateur, le système de jeu se révèle forcément répétitif. Et l’aspect tactique est un peu ridicule au vu des comportements aléatoires des ennemis. La complexité du jeu est relative à son moteur : plafonnée dans Patton’s Best pour ne pas surcharger le joueur, elle devient un strict minimum dans le jeu vidéo, habitué à bien plus de calculs. C’est plutôt bon signe : les éléments fondamentaux sont en place, et sont déjà tout-à-fait jouables. Il ne reste plus qu’à écrire la suite.

Armoured Commander est un logiciel libre et donc disponible et modifiable à volonté.

Notes

[1] Inversement, faudrait-il relier l’abandon du mode LAN dans le jeu vidéo entre autres au fait que les jeux de société proposent une version bien meilleure de l’interaction locale entre joueurs, face à face plutôt que dos à dos ?

Il y a 1 Message pour "ASCII kaki"
  • Laurent Braud Le 23 février à 18:13

    Post scriptum : peu après le présent article, le développeur a publié ce message qui partage la plupart de mes remarques. Et mentionne un Armoured Commander 2. Affaire à suivre, donc.

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