La criée

Jeux politiques, politique des jeux

Lettre ouverte à l’attention du comité organisateur du Yourope game Challenge.

J’ai choisi de ne pas me rendre au Yourope Game Challenge, et j’aimerais vous en exposer ici les raisons.

En tant que game designer de Avenue de l’école de Joinville, projet étudiant réalisé il y a maintenant 6 ans, j’ai été invité au même titre que les autres membres de l’équipe à venir présenter mon jeu dans le cadre du Yourope Game Challenge, festival promouvant les jeux politisés. Bien entendu, cette lettre n’associe aucunement le reste de l’équipe créative et ne présente que mon propre point de vue.

En 6 ans, j’ai eu l’occasion de présenter notre travail de nombreuses fois, à quelques journalistes, durant quelques colloques ou cérémonies où nous fûmes parfois récompensés. Mais au-delà de l’intérêt gustatif des cocktails et buffets qui sont proposés lors de ce genre d’évènements, et même si, je l’admets, il est toujours flatteur d’être primé pour son travail que ce soit mérité ou non, je doute sincèrement de l’intérêt politique de ces évènements. Je suis persuadé qu’avec l’expérience les autres concepteurs parviendront aux mêmes conclusions.

Il est toujours question de compromis. Notre métier de concepteur de jeu consiste à développer des univers, des règles, offrant aux joueurs une expérience volontairement porteuse ou non d’un message politique. Notre métier n’est pas de serrer des mains et faire des sourires pour attirer un public à se pencher sur nos créations. En tant que designer indépendant nous acceptons de le faire car promouvoir nos jeux, élargira notre public et donc nos ventes. C’est du donnant-donnant, c’est le jeu de notre société. Mais il semblerait qu’en ayant accepté sans réfléchir de cette règle, nous ayons laissé transformer l’invitation en récompense.

En tant qu’auteurs de jeux politiques nous n’avons rien à vendre. Nous nous retrouvons dans ces cérémonies à discuter entre convaincus, à s’applaudir, sans que bien sûr rien ne change. Nous faisons des jeux pour nous-mêmes, et dans le meilleur des cas, nous nous les présentons entre nous. Nous avons conscience que nos jeux ne vont pas changer les mentalités par magie. Ce n’est pas leur but, ils ne sont que des gouttes d’eau dans un océan consensuel. Nous cherchons juste à ouvrir la discussion sur un sujet précis.

Dans ce sens, ce système de concours devrait nous paraître à tous insupportable, ne serait-ce que par son principe. Qui remportera le championnat de la compassion : les enfants durant les guerres civiles ou l’individu subissant l’oppression quotidienne des sociétés modernes ? Doit-on voter à la qualité du design ou à l’intérêt de la cause ?

Dans les deux cas c’est hors de propos. Et au final, nous le savons, ce genre de concours au vote en ligne revient à promouvoir deux types de comportements : soit harceler ses connaissances pour voter pour un projet ; soit vider le cache du navigateur internet ou utiliser Tor pour voter à l’infini. En soi, des comportements avilissants tous deux très éloignés de l’idéal de réflexion que cherchent à promouvoir nos jeux, qu’ils soient réussis ou non. Nous devrions par ailleurs tous relever que la mise en compétition et l’évaluation des projets par le public se fait toujours par vidéos montées et donc par instants de non-jeu. Mais à vrai dire est-ce vraiment important ? Nous avons déjà une reconnaissance, nombre de créateurs de talents se battent pour l’avoir.

Et si nous avions une tribune pour nous exprimer, et si nous pouvions interpeller quelques responsables ? Or il n’en est rien, nous sommes juste invités à venir sourire et accepter notre reconnaissance poliment. Ce n’est ni le lieu ni le moment pour parler. Il ne manquerait plus que les créateurs de jeu ne soient plus dociles.

Mais la question centrale que j’aimerais poser aux concepteurs est la suivante : que ferez-vous une fois la récompense obtenue ? C’est une fierté personnelle, je l’admets. Une ligne dans votre CV, j’en conviens, car je soupçonne malheureusement qu’une grande part des designers participant à l’évènement se battent pour être les futurs exploités de l’industrie du jeu. Mais dans tout ça le combat politique n’aura pas avancé. Quelles raisons vous ont poussés à utiliser le jeu comme un média d’expression politique ? Mettre l’accent sur vos idées, ou promouvoir une carrière dans la contestation encadrée et, malheureusement, peu productive ?

Personnellement, j’utilise le jeu parce qu’il est le seul moyen d’expression que je maîtrise. Être adoubé n’apportera rien à ce que je défends. Sans vous demander d’être d’accord avec moi, posez-vous la question de l’intérêt et de l’impact de notre présence pour nos causes politiques. Nos jeux se suffisent à eux-mêmes, si nous nous déplaçons ça ne devrait pas être pour sourire mais pour l’opportunité d’enfoncer le clou. Opportunité inexistante dans le cadre de ces cérémonies très encadrées.

Mais après tout, dans un monde ou la large majorité n’a aucun pouvoir politique, et une petite minorité est autorisée à parler pour l’ensemble, et ce dans un cadre très défini, pourquoi ne pas profiter de ce qu’on nous offre ? J’avoue qu’il n’y a rien de grave à profiter des miettes, nous sommes tous dans ce cas. Et comme je le disais plus haut tout est question de compromis. Ce n’est pas notre inutilité fondamentale qui m’a fait refuser d’être présent à cette cérémonie. Ça, je l’ai accepté par le passé, et l’accepterai encore dans le futur.

Ce qui m’a fait refuser catégoriquement de me rendre à cet évènement, c’est qu’il n’offrait pas aux concepteurs la possibilité de s’exprimer publiquement. Et quand je dis publiquement j’entends bien auprès d’un public qui n’est pas déjà en accord avec nos propos. Même si j’imagine que les organisateurs et jurys de cet évènement sont pleins de bonne foi et cherchent, je pense, à promouvoir des jeux différents ; et même si je les imagines eux aussi pleins de compromis, je ne pouvais pas les accompagner dans une démarche qui suppose d’être associé à l’organisation oligarchique, anti-démocratique et néolibérale qu’est l’Union Européenne.

Notre jeu traite de la répression des migrants illégaux et de leur traitement dans des centres ultra-carcéraux. Sans évoquer les causes et conséquences de l’immigration, ce qui serait trop pour un jeu court, le propos de notre projet était que, même en cas d’une politique de chasse aux clandestins dans une logique financière, l’application est intenable, très coûteuse, inefficace et surtout pousse à l’inhumanité. Cette logique économique inatteignable ne peut amener qu’à la révolte comme ce fut d’ailleurs le cas pour le CRA de Vincennes en 2008.

Comprenez bien, j’aimerais être parmi vous, notamment pour rejoindre mes proches qui luttent actuellement en France contre une nouvelle loi d’exploitation des travailleurs fortement inspirée par la Commission Européenne et dont de nombreux points sont malheureusement déjà en vigueur dans d’autres pays. Mais en tant qu’initiateur de ce projet, je ne peux pas, en toute décence, m’associer à l’Union Européenne, son parlement et sa commission, organisations dont les politiques sont en totale harmonie avec celles que nous critiquons dans le jeu comme nous le présente le rapport de la non élue commission européenne COM(2011)-743. Sans s’être consultés, nous étions d’ailleurs plusieurs de l’équipe à penser qu’au vu des évènements de Lampedusa, puis de Lesbos il aurait été intéressant de compléter notre jeu.

Au-delà de l’inhumanité du dispositif militaire de Frontex dont les méthodes ont coûté la vie à des milliers de personnes, les politiques migratoires sont aussi un outil de consolidation du système néolibéral actuel, en servant à la fois de mise en concurrence des pauvres, le nouvel arrivant étant évidemment contraint d’accepter la misère qu’on lui offre ; mais aussi de colmatage des politiques d’un travail effréné empêchant financièrement et physiquement une vie de famille normale et ainsi le renouvellement des populations. Si certains pays de l’Union Européenne accueillent les migrants c’est avant tout parce qu’ils représentent des forces vives capables d’accepter l’exploitation d’un travail sous-payé puisque nos mêmes pays ont ruiné les leurs. L’Union Européenne, par cette mécanique bipolaire tantôt de mauvais flic encourageant la répression militaire, tantôt de bon flic accueillant les futurs exploités, contraint les militants des droits humains à se ranger à la fois du côté des passeurs et du côté des grands patrons toujours assoiffés de main d’œuvre. L’Union Européenne et les nations la constituant sont triplement coupables :

  • Par le traitement inhumain des migrants et - dans leur infinie bonté - leur utilisation comme chair à canon du capital en prenant soin de les laisser dans une grande misère économique et culturelle rendant impossible toute lutte sociale et surtout toute émergence d’une solidarité avec d’autres exploités les percevant alors comme concurrents ;
  • En faisant de l’ingérence dans de nombreux pays et en déstabilisant leurs systèmes politiques, ne permettant ainsi ni progrès économique ni progrès démocratique (et ce sans que j’aie la moindre complaisance vis-à-vis des gouvernements de ces pays) ;
  • Et en imposant un système d’échange économique défavorable aux pays d’origines des migrants, mais profitable aux grandes entreprises exploitant les ressources et main d’œuvre bon marché, sans par ailleurs que cette exploitation serve les peuples européens. Les exploités le sont de part et d’autre des frontières.

La totale contradiction entre la discussion que souhaite ouvrir notre jeu et les politiques migratoires de L’UE rendent selon moi impossible notre association. Mais il est aussi indéniable que ce n’est pas l’unique critique que je fais à cette organisation d’oppression du peuple, il y aurait bien trop peu de place dans ce texte pour toutes les formuler.

Certaines personnes espéreront toujours réformer cette construction. En combattant le TAFTA par exemple, à raison, mais sans jamais penser que la création de marchés économiques communs, que le libre-échange a toujours été le but de l’Union européenne et ce depuis la CECA. Le parlement, la commission et la banque centrale sont responsables des politiques d’austérité menant à une destruction progressive des différents pays : l’Espagne, la Grèce, le Portugal … Il me semble que ces personnes qui espèrent reformer l’Europe soit se satisfont du système néolibéral, soit n’ont pas encore eu le temps de se pencher sur son fonctionnement et ses causes. Je ne les blâme pas, c’est honnêtement un travail fastidieux. Mais j’avoue être plus étonné quand ces espoirs viennent de concepteurs de jeux. Vous devriez pourtant être bien placés pour comprendre qu’un système façonne les comportements et favorise les individus en accord avec ses prérequis. Un système produit toujours les mêmes effets ; les créer est le cœur de notre métier de game designer.

Pour toutes ces raisons, il me semblait totalement impossible de vous rejoindre dans un tel contexte. Je ne demande pas aux auteurs de jeu politique de partager mes opinions. Je n’en ai pas l’autorité et d’ailleurs ce n’est pas ma démarche. Mais je le répète j’aimerais qu’en tant que concepteurs de jeu politisés vous vous interrogiez sur l’intérêt de ces regroupements et de leur efficacité politique. J’aimerais aussi que vous vous interrogiez sur les entités à qui vous offrez la légitimité de vous récompenser, et donc à qui vous offrez un soutien indirect en acceptant de vous y présenter et en respectant le cadre très limitant imposé. Tout est question de compromis, et j’espère sincèrement que dans votre cas la balance est positive.

Dans mon cas, il me semblait important de clarifier certaines choses. Même si certains de mes projets passés et futurs peuvent porter le qualificatif de GameForChange, ils ne doivent pas être compris comme une homéopathie qui changera la société en douceur. Ils n’ont pas cette prétention. Ils ne sont qu’une invitation à l’information. En cela, mes jeux se suffisent à eux même et donc ma présence implique un complément à ma cause ; ni un sourire poli, ni une explication de texte face à un auditoire acquis d’avance (et pour lequel j’éprouve par ailleurs la plus sincère estime). En dernier lieu jamais je ne reconnaîtrais à une organisation solidaire de l’anti-démocratique et oppressante construction européenne une quelconque légitimité à récompenser un jeu politique.

 

Sylvain Payen, Game designer de Avenue de l’école de Joinville nous a fait parvenir cette lettre ouverte que nous reproduisons telle quelle. Nous nous en expliquons dans ce bref éditorial.

     

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